Je vous propose en ce début 2026 un petit voyage au sein des données de l’enseignement supérieur avec quelques études que j’ai glanées. Les lire, les comprendre les analyser, les trouver pertinentes ou les réfuter, c’est pouvoir se faire un jugement éclairé, loin des réactions émotionnelles ou du militantisme qui remplacent trop souvent la réflexion. On découvre ainsi notamment des choses inattendues pour beaucoup : l’insertion professionnelle des étudiants des masters d’université est en partie supérieure à celle des étudiants d’écoles de management, la démocratisation continue de reculer en CPGE mais progresse à l’université tandis que les étudiants en psychologie réussissent mieux en licence que les autres ! Et puis, très inquiétant, beaucoup de postes d’académiques seront à pourvoir mais sans le vivier de doctorants.
Difficile évidemment de résumer l’ensemble de ces chiffres, issus du travail (indispensable) du SIES-MESRE. Je vous propose cependant un aperçu, forcément réducteur : je n’ai pas détaillé tout ce qui peut orienter l’analyse des données : genre, étudiants étrangers, etc. Cela peut vous donner envie de creuser, grâce aux tableaux détaillés en annexe des notes.
Les effectifs de l’enseignement supérieur …
À la rentrée 2024, les effectifs étudiants ont dépassé, pour la première fois, la barre symbolique des 3 millions, dont un peu plus de 1 600 000 à l’université selon une note d’information du SIES-MESRE. Cette augmentation ne représente que 41 000 étudiants (+ 1,4 %), et est plus portée par le public que le privé. Mais ce signal reste marginal, les 26 500 en plus dans les universités étant dus essentiellement à l’allongement de la durée des études en IUT. D’ailleurs, la dynamique d’accroissement de la part du secteur privé se confirme sur le nombre de diplômes délivrés (+ 8,8 %) soit désormais plus d’un quart des diplômes (28,2 %).
… et les conséquences liées aux départs en retraite massifs
Mais bien que l’on parle dans les médias de la stagnation ou de la baisse du nombre d’étudiants, un autre problème surgit, bien plus inquiétant… Car il leur faut des profs à ces étudiants ! Or les départs en retraite des enseignants-chercheurs et des professeurs du second degré affectés dans les universités augmenteraient, respectivement, de 5,4 % et 4,7 % par an entre 2024 et 2035.
La probable stagnation des effectifs universitaires va donc se combiner avec un choc « démographique » négatif chez les enseignants-chercheurs. Une note du SIES-MESRE envisage les différents scénarios par grands secteurs disciplinaires, la hausse des départs en retraite touchant particulièrement les sciences et les sciences économiques‑AES.
Entre les rentrées 2017 et 2024, le ratio effectifs d’enseignants/effectifs étudiants s’est contracté de 0,5 % par an. Or, à taux d’encadrement constant, les prochains recrutements devraient tenir un rythme encore plus élevé qu’en 2023-2024, « d’un facteur × 1,13 », « et attirer ainsi toujours plus de docteurs diplômés ». La promesse de beaucoup de postes mais avec un gros problème : selon les prévisions, les effectifs de doctorants devraient stagner dans les prochaines années…
Des boursiers très inégalement répartis
La surreprésentation des étudiants issus de familles de « cadres et professions intellectuelles supérieures » dans certaines filières se poursuit sans inflexion majeure : ingénieurs (un peu moins pour les formations universitaires), santé, CPGE, et, champions de France, les ENS. Avec en miroir les taux de boursiers.
Ce taux est à son « plus bas depuis 12 ans », probablement en raison de l’envol des formations en apprentissage, notamment en STS. Il continue de croître mais connaît un ralentissement qui peut « être rapproché de l’évolution récente des niveaux de prise en charge ». Et cela risque de s’aggraver. Les étudiants en STS sont 52,5% à être boursiers, soit deux fois plus qu’en CPGE (26,4 %) et cinq fois plus qu’en école de commerce, de gestion et de vente (10,3 %).
Notons qu’en CPGE (sans apprentis) le taux de boursiers est passé en 25 ans de 27,6% à 26,4%… Pendant ce temps, à l’université (avec des apprentis), il est passé de 26,6 à 38,7 % ! Néanmoins, il est regrettable que le MESRE ne fournisse toujours pas la répartition par échelon et par université (même s’il précise que les STS concentrent les échelons les plus élevés). Car les inégalités sont réelles entre universités elles-mêmes.
Tour d’horizon de l’insertion professionnelle des étudiants
Mesurée avec l’indicateur Insersup à 6 et 12 mois après un diplôme, les taux sont pour 2024 en baisse pour la licence professionnelle, le master, les formations ingénieurs et même les formations en management. En revanche, il est en hausse pour la licence générale. Pour la première fois, on dispose des données pour le BUT (bachelor universitaire de technologie) et pour les écoles de la culture.
Les chiffres ne valident pas les déplorations perpétuelles sur les universités ‘usines à chômeurs’. On relèvera ainsi que les diplômés de master (essentiellement dans les universités) s’insèrent mieux que les diplômés d’écoles de management (essentiellement hors université)… Cependant, ces derniers sont en moyenne mieux rémunérés, sachant que selon une étude cet avantage s’estomperait avec le temps.
Licence générale et professionnelle, master. En licence professionnelle, le taux est de 79,8 % et 61,9 % en licence générale, 70,4 % en master.
Formations ingénieurs et management. Le taux d’emploi des formations d’ingénieur est de 74,7 %. Il atteint 65,3 % pour les sortants diplômés en management.
Bachelor universitaire de technologie. Pour la première promotion, le taux d’emploi salarié en France s’établit à 69,2 %. Les diplômés issus des spécialités du secteur de la production s’insèrent davantage que ceux des spécialités du secteur des services (78,7 % contre 62,6 %), en particulier en chimie et en génie industriel et maintenance. Malgré tout, alors que c’est un diplôme censé être terminal, ils sont 30% à poursuivre leurs études : un ‘remake’ du DUT ?
Écoles de la culture. 61 % des diplômés 2024 d’un grade de master des écoles de la culture occupent un emploi salarié (+ 3,6 point), et 53,8 % pour le grade de licence. A noter que le taux d’emploi non-salarié des diplômés 2022 est « important », à 8,8 % pour le grade master et 3 % pour le grade licence.
Réussite étudiante : un point complet
La licence reste sans surprise un point noir. Mais sourions à cette information contre-intuitive : les étudiants en psychologie réussissent plus souvent leur licence que les étudiants des autres disciplines ! Au passage, on évoque en permanence les lacunes, et/ou la baisse de niveau des étudiants français dont l’université serait le réceptacle. Selon The Harvard Crimson, le département de mathématiques de Harvard va tester un nouveau cours d’introduction « visant à combler les lacunes des étudiants en algèbre fondamentale ». Comme quoi, même à Harvard…
Réussite en licence. Elle continue de baisser en 2024 pour la génération des bacheliers 2020, à 40,3 % (30,1 % en trois ans, et 10,2 % via une année supplémentaire), soit 5,4 points de moins par rapport aux bacheliers de 2019 et – 6,6 points comparé à ceux de 2018.
Réussite en master. Les taux de réussite en 2 ans ont progressé de façon continue entre les cohortes 2016 et 2022 (+14,1 points) et les taux de réussite en 2 ou 3 ans ont progressé de 9,7 points entre les cohortes 2016 et 2021. Concernant la poursuite d’études en master, contrairement aux prévisions alarmistes, les diplômés de licence générale sont un peu plus de 6 sur 10 à poursuivre en master, soit + 2,5 points.
Réussite en 1ère année d’études de santé. Au-delà d’une réforme ratée, notons que même si les étudiants issus de LAS sont moins nombreux à être admis en médecine, maïeutique, odontologie, pharmacie, kinésithérapie (MMOPK), « ils se réorientent davantage ‘sans perte de temps’ : 22 % des étudiants de L.AS non admis à poursuivre des études de santé sont en 3ème année d’études deux ans après leur première inscription contre 12 % en PASS.’ 2 néo-bacheliers sur 5 inscrits en PASS ou en LAS à la rentrée 2022 ont été admis en MMOPK après une ou deux années d’études de santé.
Justement, 3 anciens présidents d’université, PU-PH, Ch. Clerici, M. Tunon de Lara et Y. Berland ouvrent un nouveau débat sur les études de santé : au lieu d’ajouter réforme sur réforme qui réforme, faut-il une sélection des études de santé à l’entrée de l’université ? Ça va jaser !
Orientation des jeunes, diversité, parcours exceptionnels : 3 textes pour réfléchir
Une étude de l’IPP confirme les impressions et les ressentis autour de l’orientation. Le fait qu’un élève intègre une formation de l’enseignement supérieur « accroît nettement la probabilité qu’un lycéen du même établissement y postule l’année suivante » et y soit admis. Ce phénomène d’entraînement lié au professeur principal ne s’observe « que lorsque les élèves de deux cohortes successives partagent le même ».
Enfin, un texte de Jean-Michel Jolion revient sur la question de la diversité, et recense plus de 20 profils types au-delà de l’étudiant « standard ». Cela va des apprentis (21 % des effectifs), aux étudiants en situation de handicap (multipliés par 10 en 15 ans), aux aidants, aux sportifs de haut niveau ou des étudiants en reprise d’études. Il relève 2 réflexes majeurs pour gérer cette diversité sans remettre en cause ses propres modèles pédagogiques : la réduction par la sélection et la réduction par la « réparation ».
Rejetant ces 2 modèles, il propose de passer d’un régime « spécial » (RSE) à un régime individuel d’études (RIE) accessible à tous, où l’évaluation porterait sur les compétences acquises plutôt que sur un calendrier imposé. En résumé, l’approche systémique consiste à ne plus traiter la diversité par des dérogations à la marge, mais à repenser globalement le fonctionnement des établissements pour qu’ils soient intrinsèquement inclusifs. Le défi final est de réussir à « faire communauté » sans que l’individualisation des parcours ne transforme l’étudiant en simple client.
Pour compléter cette réflexion, on peut discuter cet article dans Science, dans lequel les auteurs analysent les trajectoires professionnelles de personnalités exceptionnelles dans de multiples domaines (prix Nobel, musique classique, joueurs d’échec, champions olympiques etc.). Ils estiment que si un entraînement intensif et spécialisé dès le plus jeune âge confère un avantage initial, celui-ci s’estompe avec le temps. À l’inverse, les individus exposés à une pratique multidisciplinaire dès leur plus jeune âge ont tendance à progresser plus lentement. Cependant, à long terme, ils seraient plus susceptibles d’atteindre un niveau d’excellence mondial, dépassant finalement les spécialistes précoces, qui plafonnent souvent juste en dessous du sommet.