ESR : la France accentue son décrochage en 2025

Au-delà des péripéties politiques (changements de gouvernement, budgets en attente), que retenir de cette année 2025 ? S’il ne fallait retenir qu’une chose, c’est l’absence quasi totale dans les débats publics de ce constat : l’enseignement supérieur et la recherche en France décrochent sévèrement du peloton de tête. Et ce n’est pas seulement la ‘faute’ des pays émergents contrairement à une idée reçue, puisque dans de nombreux domaines nous sommes désormais derrière l’Espagne, l’Italie et surtout les Pays-Bas. Car pendant ce temps-là, nos parlementaires ne parlent que de taxer ou ne pas taxer… Bonne année quand même !

Je n’ignore pas l’engagement des uns et des autres pour la réussite des étudiants, pour être à la pointe de la recherche, ou encore pour innover. Mais les freins sont si nombreux que ces efforts semblent démesurés par rapport à leurs effets. Si l’on ne peut réduire le décrochage français à la seule question du financement, les limites semblent atteintes, obérant toute possibilité de réforme durable et positive de son organisation.

Des chiffres implacables

En ce qui concerne les dépenses publiques de R&D, la France est passée en 10 ans de 0,69% à 0,65%, en dessous de la moyenne de l’UE (0,71 % du PIB, + 3,4 % par rapport à 2023). Elle se situe désormais en 9ème position, selon les données d’Eurostat. Pendant ce temps, évidemment, la Chine et les pays d’Asie, les États-Unis ont pris le train de l’IA, tandis que les députés rivalisent d’ingéniosité fiscale pour répartir un gâteau qui se rétrécit, mais ignorent totalement ce que l’ESR pourrait apporter pour augmenter ce gâteau…

Au final, derniers chiffres connus, en 2023 l’effort de recherche s’élève à 2,18 % du PIB, contre 2,22 % en 2022. L’effort de recherche des administrations d’élève à 0,74 % du PIB soit « à son plus bas niveau depuis 1980. » Si la dépense des EPST est en hausse de 1,0 % en volume (+ 2,1 % en 2022), celle des EPIC baisse  (- 0,5 %). Bien mal loties, les universités et autres établissements, voient leur dépenses baisser en volume de 2,7 % ! Quant aux entreprises, malgré le CIR (ou à cause ?) la baisse est de 0,5 %, soit un effort de recherche de 1,44 % en 2023, contre 1,47 % en 2022.

Une science française en perte de vitesse

Après que l’OST (Observatoire des sciences et techniques) du HCERES a procédé à une analyse fouillée et nuancée de la place de la France, le diagnostic est clair : entre 2010 et 2022, la France est passée du 6ème au 13ème rang mondial 1. Et ce n’est pas la faute des pays émergents : dans de nombreux secteurs, un petit pays comme les Pays-Bas fait mieux. Et l’OST en est à souligner la performance française face à celles de l’Espagne et de la Russie… Les SHS françaises sont elles en chute libre au niveau mondial.

Quant aux ERC, pendant qu’une bataille titanesque 🤭 oppose le CNRS aux universités sur qui en obtient le plus, pour l’appel Starting grants 2025 notre pays est désormais derrière les Pays-Bas. Et pour les advanced grants 2024, la France est 5ème, reculant de deux places avec 23 lauréats sélectionnés sur 281, derrière le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Italie et encore les Pays-Bas !

Le doctorat est sans doute lautre symbole des faiblesses (actuelles et futures) de notre pays. Si une publication du SIES-MESR titre « Comparaisons internationales sur le doctorat : l’attractivité française avérée », ce cocorico doit malheureusement être tempéré par la lecture attentive de la note. Certes la formation doctorale française fait partie des plus attractives à l’international, « avec 38 % de doctorants étrangers mobiles, contre 25 % pour l’ensemble de l’UE. » Mais la réalité, c’est que la France ne compte que 2,0 %, de ses étudiants en doctorat contre 3,7 % en moyenne pour l’UE et 2,8 % pour l’OCDE. Et le constat suivant est sans appel concernant la part des docteurs dans la population française :

Enfin, la faiblesse française est particulièrement marquée dans 2 secteurs clés : l’ingénierie et la santé. Faut-il commenter les conséquences pour notre pays ?

Innovation : la France rétrogradée en 2ème division

En revanche, pour les aides accordées à la R&D en 2023, la France est, grâce au Crédit-impôt-recherche (CIR), dans le trio de tête … derrière l’Islande et le Portugal selon un rapport de l’OCDE. Pour les résultats que l’on connaît : en 2023, les dépenses intérieures de R&D des entreprises « diminuent de 0,9 % en volume en 2023 » à 40,7 Md€, après +3,5 % en 2022 et +3,8 % en 2021, selon une autre note flash du SIES-MESR. Rappelons que les chercheurs employés en entreprises détiennent majoritairement un diplôme d’ingénieur à 57% et seulement 12 % un doctorat (mais avec une forte proportion d’ingénieurs-docteurs).

Et le tableau de bord européen de l’innovation 2025 le confirme : la Suède, le Danemark, les Pays-Bas et la Finlande sont catégorisés « leaders de l’innovation ». La France, elle, appartient au deuxième groupe, « les innovateurs forts » (litote 😏) dont les performances sont supérieures à la moyenne de l’UE, avec l’Irlande, la Belgique, le Luxembourg, l’Autriche, l’Allemagne et l’Estonie. La 2ème division européenne en réalité, une Europe elle-même de plus en plus en retard. On peut sans se tromper souligner l’immense gâchis des aides publiques à la R&D et à l’innovation, mal ciblées comment le soulignent toutes les études à propos du CIR.

Un vent mauvais pour un investissement productif

Les chiffres globaux 2024 de l’éducation en France indiquent que le poids des dépenses d’éducation dans le PIB atteint 6,8 %, et que la dépense pour un élève ou un étudiant, qui est de 10 920 € en moyenne, est « plus élevée que dans la moyenne des pays de l’OCDE ». Pour l’enseignement supérieur, le financement de l’État représente 56,3 %, et « s’accroît de 0,8 % en euros courants, mais recule de 1,2 % en euros constants ». Elle est de 13 300 € pour un étudiant (-1,4 %) mais varie de 12 460 €, pour un étudiant à l’université, à 17 220 € pour un élève en STS et 19 070 € pour un élève en CPGE.

Comment sétonner alors que la réussite en licence continue de baisser en 2024 pour la génération des bacheliers 2020, à 40,3 % (30,1 % en trois ans, et 10,2 % via une année supplémentaire), soit 5,4 points de moins par rapport aux bacheliers de 2019 et – 6,6 points comparé à ceux de 2018. Quant à la mobilité internationale, la France recule de la 6ème à la 7ème place selon l’édition 2025 des « Chiffres clés de la mobilité étudiante dans le monde » de Campus France. Comme quoi, ne pas appliquer les « frais différenciés » ne change rien…

En résumé, notre « dépense par étudiant en France avoisine la moyenne des pays de l’OCDE » estime le MEN, ce qui conforte Bercy, mais toujours en défaveur des universités. Mais avec un CAS Pensions qui les pénalise encore plus face au secteur privé. …

Le feuilleton du CAS Pensions qui « gonfle » artificiellement les dépenses d’ESR

Car ce CAS Pensions a été en quelque sorte la grande découverte de 2025, avec une nouvelle hausse du taux de cotisation retraite pour 2026 porté à 82,6% ! Le sujet du ‘déficit’ des retraites, et particulièrement pour les fonctionnaires, est un sujet clivant. Mais sans polémiquer sur l’âge de départ, le niveau des pensions, les conditions de liquidation ou la démographie, on peut à propos de l’ESR détecter deux effets pervers du CAS Pensions. Ils sont moins connus que la hausse de la charge laissée partiellement ou totalement aux opérateurs universitaires : gonfler artificiellement la dépense intérieure d’éducation, et donc la dépense par étudiant, et majorer le salaire brut au détriment du salaire net des personnels, dans un contexte de concurrence internationale … et locale avec le privé.

La conséquence c’est qu’un nouveau modèle s’installe à bas bruit dans les établissements publics. Outre une inégalité flagrante avec les collectivités territoriales et la Fonction publique hospitalière, ceci interroge le modèle de service public pour des universités « autonomes ». Avec des conséquences très concrètes en termes de charges financières nouvelles, qui orientent des choix de recrutements, accentuent la distorsion de concurrence et biaisent l’affichage dans les comparaisons internationales. J’ai pointé le silence assourdissant de France Universités, des syndicats et des médias sur ces enjeux. Car en ne dénonçant que (et encore à retardement) l’état du financement des opérateurs, ils/elles se privent au moins d’un argument sur les comparaisons internationales. Symptomatique d’une impuissance collective du monde de l’ESR.

  1. Même si cette position varie selon les corpus et indicateurs, les mathématiques s’en sortant mieux. ↩︎

Laisser un commentaire