Droits d’inscription : la ‘gauche’ peut-elle évoluer ?

La question de la hausse des droits d’inscription revient sur le devant de la scène, en lien avec la crise budgétaire des universités. La droite et le RN, au-delà de quelques personnalités et l’appoint d’éditorialistes en mal de sujets clivants, sont globalement absents dans ce débat et préfèrent dénoncer le ‘wokisme’, l’écriture inclusive ou encore l’université ‘usine à chômeurs’. Mais c’est à gauche qu’il pourrait évoluer, elle qui a toujours prôné l’absence de sélection et la gratuité totale. Va-t-elle, à l’image des polices municipales auxquelles elle s’est longtemps opposée, faire son aggiornamento ? En tout cas, un président d’université n’hésite pas à soulever le couvercle ! Le discours offensif d’E. Mouhoub Mouhoud sur les inégalités est aussi un message à celles et ceux qui sont les victimes d’un système injuste.

L’association des DGS d’universités et d’écoles (ADGS), en première ligne face à une crise budgétaire chronique, a eu le courage débattre des droits d’inscription aux côtés d’intervenants de diverses sensibilités 1 (comme les DGS eux-mêmes d’ailleurs) lors d’un séminaire que j’ai eu le plaisir d’animer sur le thème « Droits d’inscription : entre fantasmes et réalités – éclairer le débat ».

Ce qui en ressort, c’est l’émergence d’un discours rompant le ronronnement des uns et des autres avec des figures imposées (la droite pour une hausse des droits d’inscription, la gauche contre). Et surtout la définition d’un autre paradigme de réduction des inégalités dans le supérieur, porté par un président d’université engagé à gauche.

Un profil atypique

Car ‘un éléphant arrive dans la pièce’, à savoir le président de PSL, E. Mouhoub Mouhoud, mettant de plus en plus les « pieds dans le plat » à l’occasion de ses nombreuses interventions publiques. En plus d’une tribune dans Alternatives économiques, il l’a exprimé à nouveau devant les DGS. Sa thèse est simple : « la quasi-gratuité de l’enseignement supérieur favorise les riches » Il assume la nécessité de développer ce que ses prédécesseurs à Dauphine (pas encore PSL) avait mis en place : des droits différenciés. Ce qu’il fait en lançant sur le même modèle les ‘Paris schools’ de PSL.

Or, il a un profil atypique : issu de l’immigration (ce qu’il relate dans un livre « Le Prénom » que je conseille), étudiant boursier, ayant vécu (et vivant encore) les préjugés sur ses origines étrangères et son milieu social, économiste spécialiste de la réindustrialisation et de la mondialisation, et enfin clairement engagé à gauche même s’il n’affiche pas d’affiliation partisane. Difficile dans ces conditions de contester ses thèses avec les traditionnelles accusations d’être un suppôt du « néo-libéralisme », voire d’être d’extrême-droite !

Des questionnements légitimes

La prise de position du président de PSL ne règle évidemment pas tous les questionnements sur les droits différenciés. Elle devrait pourtant en théorie faciliter un débat argumenté et rationnel (Cf. mon encadré). Il pourrait par exemple se dérouler lors des Assises de l’enseignement supérieur voulue par Ph. Baptiste, au sein de France Universités ou encore d’Udice. On peut rêver !

Faudrait-il par exemple fixer le montant en fonction des revenus ou des coûts de la formation ? Ne prendre en compte que les revenus familiaux ? Comment redistribuer en termes de bourses ? Faudrait-il une régulation nationale par l’État, ou faire confiance à l’autonomie des établissements avec un plafond ? Autre problématique, non négligeable : cela ne favoriserait-il pas les inégalités entre établissements (‘petits’ vs ‘grands’, à fort taux de boursiers etc.) ?

Et puis, comme l’a rappelé Myriam Gomes Lamir, VP étudiante de CY Cergy Paris Université, comme pour la CVEC, les étudiants ne sont-ils pas en droit d’attendre en ce cas des services de qualité ? Enfin, la systématisation de droits différenciés implique un SI performant, des personnels, en résumé des coûts de gestion : les établissements sont-ils prêts ? On le voit, les questions sont nombreuses !

Une vision de ‘gauche’ contre le système « dual »

Historiquement, la gauche privilégie avant tout la primauté du financement public et la gratuité des études, voire une allocation étudiante pour tous, et en général le refus de la sélection. Et elle s’affiche contre Parcoursup. L’attachement au financement public de l’enseignement supérieur et des universités, la conscience qu’il faut l’augmenter de façon importante, fait évidemment consensus chez les intervenants. Là n’est pas le débat entre eux.

Mais El Mouhoub Mouhoud se singularise sur tous ces sujets. Très favorable à Parcoursup, il appelle à ne pas confondre sélectivité et malthusianisme. Il dresse surtout un réquisitoire sévère : « Nous avons des filières sélectives qui demeurent malthusiennes et des filières de masse où la sélection se fait par l’échec. Je veux sortir de ce système dual où l’écart des dotations par étudiants est de 1 à 4 entre les filières sélectives et les licences généralistes de masse. Ce qui est catastrophique car cela reproduit les inégalités en permanence », déplore-t-il.

Outre une critique de ceux qui dénoncent le « trop de diplômés », n’est-ce pas une critique mezzo voce de la gauche universitaire qui s’est complu dans une dénonciation de façade des inégalités ? Il est rejoint sur ce plan par E. Huillery dont le rapport du CAE avec G. Fack a démontré ce mécanisme anti redistributif. L. Champaney apporte de l’eau à son moulin en rappelant qu’à l’ENSAM la majorité de ses étudiants sont enfants d’ingénieurs. Et qu’ils/elles sont contre une hausse des droits d’inscription mais ne tremblent pas lorsque des centaines d’entre eux (les mêmes) partent une semaine en « séminaire » au ski…

Le président de PSL défend donc la « progressivité des droits, en fonction des revenus des familles pour pouvoir exonérer au cas par cas« , un système mis en place et ajusté régulièrement à Dauphine-PSL depuis 2023. Idem pour les étudiants internationaux dont il dénonce par ailleurs le fait qu’ils soient dans les statistiques d’immigration. Répondant au risque réel du décrochage de certains établissements (petits, avec beaucoup de boursiers etc.), il prône au niveau national « un mécanisme de péréquation selon les territoires« .

El Mouhoub Mouhoud admet que cela ne va pas « rapporter beaucoup d’argent » eu égard aux besoins, mais « cela va s’ajouter aux ressources propres, en complément des autres recettes ». Dans un contexte « d’attractivité internationale », il considère surtout qu’il s’agit d’un « plus pour l’équité » et « pour donner un meilleur cadre aux étudiants », avec un effet de levier important.

C’est également une pierre dans le jardin de toutes celles et ceux qui prônent ou acceptent d’un côté la sélection dans des établissements mieux financés, avec des publics étudiants en général favorisés, mais la refusent dans les universités qui accueillent tous les étudiants avec comparativement de faibles financements. Personnellement, je salue ce courage politiquement incorrect, à gauche en particulier…

Une vision contestée pour ses risques

Cependant, cette vision est contestée avec 2 arguments principaux qui s’entendent : ne serait-ce pas prendre le risque d’un désengagement de l’État ? N’est-ce pas à l’impôt d’assurer cette progressivité ? Vincent Carpentier met d’ailleurs en garde sur les dérives actuelles au Royaume-Uni autour du système de prêt à remboursement contingent en fonction des revenus futurs de l’étudiant. « L’enseignement supérieur dépend de revenus plus instables, qui ne sont pas dans les mains des institutions », souligne-t-il. Le gouvernement britannique est d’ailleurs « en train de revoir ce système fragilisé » qui repose sur la dette privée, d’autant qu’en réalité il coûte très cher … à l’État avec 30% de non-recouvrement ! Il soulève une question majeure : « est-ce que le financement privé est additionnel ou substitutif des ressources ? »  

Pour Léonard Moulin (qui a publié avec D. Flacher un article dans l’ouvrage « Choisir ou être choisi – Approches critiques de la sélection »), les frais d’inscription ne permettent ni « un meilleur financement », ni « plus d’équité ». Il prône avant tout une réforme fiscale et une hausse des impôts. E. Huillery le rejoint partiellement mais n’est pas opposée à une modulation des droits d’inscription en fonction du revenu des étudiants, à condition de ne pas « baisser la dépense publique par étudiant, une dépense socialement très bénéfique qui se rembourse elle-même dans le temps ».

Pour compléter ce débat, dans une note dense mais intéressante, J. Gossa appelle « avant toute réforme économique », à prendre en compte les effets de ce qu’il appelle «un discours édusceptique » qui conteste la valeur et la rentabilité des études supérieures (Cf. mon billet de blog). Il souligne à juste titre un« désengagement masqué. » Or le système combine « une inflation de l’offre (surtout privée) et une déflation de la demande (baisse démographique et éduscepticisme). » Il estime que « dans ce contexte de contraction, le financement par les frais d’inscription est inadapté car il ne pourrait que décroitre, ce qui risquerait donc d’affaiblir durablement l’enseignement supérieur. »

Avec un bémol, ce qu’il sous-estime, à savoir la bulle de l’enseignement supérieur privé qui pourrait conduire des milliers d’étudiants dans le secteur public ! Or acculturés à payer cher pour peu, ce pourrait au contraire être une opportunité pour les universités qui font bien avec très peu 😀 !

Changer de paradigme

Au fond, ce que propose le président de PSL, c’est de dépasser un tabou bien ancré à gauche, mais pas seulement, en affrontant réellement la question des inégalités sans sacrifier la qualité : un véritable changement de paradigme. Malheureusement, depuis des années maintenant, la gauche ne réfléchit plus sur ces questions, excepté LFI. Le PS est sur ce sujet en état de mort cérébrale… Les détracteurs d’E. Mouhoub Mouhoud lui objecteront que c’est facile d’en débattre dans une université sélective. Pas sûr du tout, mais dans ce cas était-ce plus facile et surtout utile de passer autant de temps à convaincre sur les Comue ou sur les COMP 😀 ?

Car tout ceci suppose de la pédagogie et une volonté politique de fer ainsi que la capacité à démonter les ‘fake news’ afin de recentrer le débat sur l’essentiel ! Le risque majeur ou l’inégalité scandaleuse sont-ils qu’un fils ou une fille de cadre supérieur paie des droits augmentés ? Ou dans le fait que son repas ne lui coûte qu’un euro ? J’ajouterai que dans une situation politique qui rend plausible l’arrivée du RN au pouvoir avec des décombres de la droite, il vaut mieux agir que subir. Le discours rafraichissant d’E Mouhoub Mouhoud sur les inégalités est aussi un message à celles et ceux qui sont les victimes du système injuste.

  1. Vincent Carpentier, UC London, El Mouhoub Mouhoud, président de PSL, Elise Huillery, Dauphine-PSL (coautrice d’un rapport du CAE avec G. Fack), Laurent Champaney, DG de l’ENSAM, ancien président de la CGE, Léonard Moulin, chargé de recherche à l’Ined, O Rey, président de l’OVE, Myriam Gomes Lamir, vice-présidente étudiante de CY Université, Jean-Baptiste Hébraud DGS Centrale Nantes. ↩︎

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