La critique de l’Université est faite en général avec d’autant plus d’assurance qu’on ne l’a jamais fréquentée. Dans le microcosme politico-médiatique, elle reste coincée entre caricatures idéologiques, mépris social et ignorance profonde de sa réalité. Les attaques récentes du RN, rejoint par une partie de la droite, ne sont finalement que la version la plus visible d’un phénomène bien plus large. Car ce procès permanent dépasse les clivages politiques : il traverse les sphères économiques, technocratiques, médiatiques… et parfois même académiques. Le regard porté sur l’université repose ainsi sur une accumulation de biais, dominés par un puissant biais de négativité. À droite, on caricature, à gauche, on ‘misérabilise’. Y compris à gauche, on souligne le passif sans jamais regarder l’actif. Dans les deux cas, il ne s’agit que de l’instrumentaliser.
Chaque année, les universités françaises délivrent près de 500 000 diplômes. Des millions de Français s’y sont formés et re-formés, y ont acquis des compétences, construit une carrière, et grâce à leur diplôme, ont très souvent bénéficié d’une ascension sociale. Comment peut-on prétendre comprendre la société française tout en ignorant ce fait massif ? Comment ignorer qu’une grande partie du « fameux ascenseur social » s’y joue ? Il s’agit d’un enjeu démocratique majeur qui ne pourra pas être réglé par une taxe sur les petits colis 🤔 !
Face aux effectifs relativement confidentiels des grandes écoles, quelques milliers de diplômés par an pour les plus prestigieuses (Cf. l’article d’O. Galland dans Telos), et malgré la croissance du privé à la qualité plus qu’inégale, l’université demeure, avec sa diversité sociale et territoriale, le principal lieu de formation des classes moyennes et populaires, de la licence au master en passant par les IUT, le secteur de la santé et sa formation continue diplômante 1. Et puis, dans ses laboratoires de recherche, elle forme, avec les chercheurs des organismes (CNRS, Inserm etc.) des dizaines de milliers de doctorants.
Une vision caricaturale et datée
Le député RN Sébastien Chenu ironisait récemment sur le fait que « tout le monde n’a pas vocation à finir comme une prof de sociologie à Nanterre ». La formule est grossière, mais elle révèle surtout un imaginaire collectif profondément ancré : l’université serait un lieu de relégation, d’idéologie ou d’échec. Cette vision n’est pas seulement celle de l’extrême droite. Une partie de la droite fait de la sociologie et du ‘wokisme’ sa cible favorite 2, une partie de la gauche entretient un discours déconnecté et misérabiliste permanent. Et une partie du monde de la recherche (souvent de gauche…) la méprise ou l’ignore, ne mettant jamais les pieds dans un amphi, une exception française. Quant à la technostructure et au monde économique, ils continuent de regarder l’université avec condescendance.
Le résultat ? un double standard permanent. Il faut être particulièrement de mauvaise foi pour reprocher aux universités, à propos de l’échec en licence, les contraintes qu’on leur impose ! Au moins, contrairement à beaucoup d’écoles, sélectivité et exigence sont au rendez-vous.
De même, pour les médias et les politiciens, les 3,9Mds d’euros d’argent public pour l’audiovisuel public valent 1000 fois plus que les 31,5Mds d’euros (environ 15Mds€ pour les universités) de la mission interministérielle Recherche et enseignement supérieur (Mires) ! La commission d’enquête du Sénat demandée par le groupe LR sur les universités n’a quasiment pas d’écho médiatique, à l’inverse de celle sur l’audiovisuel public 3.
En réalité, ceci en dit davantage sur les élites françaises que sur l’université elle-même : formatées, issues des mêmes établissements supérieurs, voire des mêmes lycées, reproduisant les mêmes schémas et les mêmes hiérarchies symboliques.
Le vrai non-dit : la hiérarchie sociale des diplômes
Il existe, chez une partie de ces élites, une idée rarement formulée explicitement mais omniprésente : un étudiant d’université vaudrait moins qu’un étudiant de ‘grande école’ voire de ‘petite école’. Je l’ai entendu des centaines de fois, y compris chez des universitaires. Ce qui est sûr, c’est qu’il vaut moins en terme de budget !
Loin de moi l’idée de nier l’excellence scolaire des lauréats des concours de l’X, de Centrale, de HEC ou des ENS 4, dont la diversité sociale et ethnique ne saute cependant pas aux yeux 😊. Pourtant, ces élites ont aussi mené à des désastres industriels, des faillites bancaires majeures, avec des inspecteurs des finances et des représentants des Grands corps déconnectés de la science, de la recherche et de l’innovation. Avec les caractéristiques psychologiques qui vont avec : absence de doute, arrogance, faible créativité, conformisme et aversion au risque. Là encore un biais de perception, cher au psychologue Daniel Kahneman, récemment décédé, Prix Nobel d’économie.
Ne les idéalisons donc pas ! Car tout se passe comme si à 18 ans, si tu n’as pas réussi un concours, tu as raté tes études et ta vie. Et si à 18 ans, tu ne sais pas ce que tu veux faire plus tard, tu manques d’ambition. Et si en plus tu veux faire un doctorat, franchement…
Dans l’imaginaire collectif dominant, un diplôme de Sciences Po conserve ainsi une valeur symbolique supérieure à celui de d’une université parisienne. Quant aux universités de « province », elles demeurent largement invisibilisées. On me permettra de remarquer que les diplômés de Sc Po qui pullulent dans les médias, chez les parlementaires et dans les ONG ne m’évoquent pas spontanément une formation de haut niveau… mais plutôt un formatage. Opinion toute personnelle !
En tout cas, le paradoxe est frappant : un étudiant d’IAE, (bien) formé quasiment gratuitement pour lui, est perçu comme moins performant qu’un diplômé d’une école de commerce qui paie 10 000 euros par an, indépendamment de la qualité réelle des formations. La France continue ainsi de fonctionner comme une société d’ordres où les labels sociaux valent davantage que les compétences elles-mêmes.
Une Université que beaucoup ne connaissent pas
Les critiques adressées à l’université reposent souvent sur une image figée des années 1960 ou 1970 : universités politisées, grèves permanentes, débouchés limités, faible professionnalisation, bâtiments délabrés. Qui peut croire que ces représentations correspondent à la réalité de 2026 ? L’université française s’est profondément transformée avec la multiplication des filières professionnalisantes, le développement massif de l’apprentissage, des filières sélectives en croissance forte, une amélioration globale de l’insertion professionnelle et un lien plus affirmé entre l’enseignement et la recherche.
Elle n’est évidemment pas exempte de défauts : sous-financement, lourdeurs administratives, entre-soi, faiblesses pédagogiques, inégalités territoriales, manque de lisibilité etc. Cependant, qui peut croire que des mauvaises formations (il y en a, mais est-ce seulement à l’université ?), des lacunes bien réelles chez les étudiants (pourquoi le nier, mais est-ce seulement à l’université ?) suffisent à effacer ce bilan ? En quoi l’université devrait-elle se flageller face à des institutions qui choisissent leurs étudiants, disposent de budgets confortables, de missions limitées et d’une autonomie d’action sans commune mesure avec les leurs ? Et en quoi aurait-elle à rougir de délivrer des diplômes quasi gratuits mais de qualité face à des établissements qui délivrent des diplômes à la valeur discutable mais hors de prix ?
Une vision datée des étudiants
On réduit l’université aux polémiques générées par quelques soldats perdus de la sociologie qui hantent les plateaux d’Arte et du service public pour débiter leurs âneries militantes ou à des faits inacceptables comme l’affaire Balanche à Lyon 2 5. Souvent d’ailleurs, ces mêmes universitaires passent leur temps (et leurs tribunes) à décrire une institution dont les étudiants ne trouveraient pas de travail, étudieraient dans des locaux insalubres et des amphis bondés, voire ne mangeraient pas à leur faim…
Or les étudiants ont changé. L’immense majorité ne rêve ni de révolution ni de querelles idéologiques. Ils veulent avant tout obtenir un diplôme, trouver un emploi, sécuriser leur avenir. Près de 40 % sont boursiers et la diversité ethnique y est une réalité. Leur priorité est l’insertion professionnelle, bien davantage que les polémiques politico-médiatiques projetées sur eux.
Un enjeu démocratique majeur
Dans nos territoires, la France de demain est en train de se construire sur les bancs des facs. Ces centaines de milliers d’étudiants reçoivent une formation intellectuelle et scientifique bien plus solide que ne l’imagine la vox populi parisienne. Avant de condamner l’université, il serait temps d’interroger le rendement réel de nos prétendues élites… La France continuera-t-elle à confier à privilégier des élites issues d’un système aussi étroit socialement et intellectuellement et fâché avec la recherche ? La montée en puissance de l’IA va être un terrible révélateur pour elles, ce que le fondateur de Mistral AI, Arthur Mensch, X et docteur, soulignait récemment.
Le train de retard de France Universités
Il serait absurde d’exonérer les communautés académiques de leur part de responsabilité : à tous les niveaux, elles ne donnent pas de l’université l’image la plus claire ni la plus convaincante. Comment France Universités, en particulier, a-t-elle pu raté le moment où elle aurait pu incarner, face aux dérives de l’enseignement supérieur privé, une autre promesse, de façon offensive ? Cette promesse, c’est celle de l’éthique, de l’efficacité, de la diversité et de l’excellence, des arguments qui parleraient à l’opinion publique.
France Universités a en réalité intériorisé le discours des détracteurs de l’université. Elle illustre ce que D.Kahneman appelait le biais de représentativité : on juge la probabilité qu’un individu appartienne à une catégorie en se basant sur sa ressemblance avec le stéréotype de cette catégorie, en ignorant les informations statistiques. Le stéréotype de France Universités c’est la position des élus étudiants dans les CA… Or les étudiants et les familles choisissent de plus en plus des filières sélectives et veulent de l’excellence et de la sélectivité !
- Avec les STS évidemment, mais ces derniers n’ont pas la diversité disciplinaire des formations universitaires. ↩︎
- On peut sourire : les effectifs en sociologie ne cessent de diminuer et sont marginaux dans les SHS françaises ! ↩︎
- L’un des plus importants budgets de l’État, sur un secteur clé, n’intéresse absolument pas le microcosme parisien, et encore moins des médias totalement autocentrés… D’autant qu’il est presque toujours politiquement et médiatiquement « comptabilisé » avec l’éducation, à l’exemple du rapport du député Ph. Juvin sur le PLF 2026. Cette invisibilité est signée par un PU-PH… ↩︎
- Soulignons, si l’on prend l’exemple de l’X, que la part de ces étudiants supposés être les plus brillants attirés par la recherche a considérablement progressé, ce qui est une très bonne nouvelle. ↩︎
- Jusqu’au début des années 2000, les tensions politiques étaient géographiquement et institutionnellement très largement réparties. Désormais, hormis de temps en temps les historiques Rennes 2, Tolbiac à Paris-1, Bordeaux Montaigne ou Lyon 2, et plus rarement Toulouse Jean-Jaurès (ex Le Mirail), les foyers de tension se concentrent dans les IEP, qui ont justement peu de problèmes de financements ! Dans un consensus gauche-droite pas si étonnant que cela en termes d’instrumentalisation, quelques milliers d’étudiants favorisés occupent ainsi l’espace médiatique au détriment de millions d’autres ! ↩︎