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La cartographie des établissements ou sites bloqués, la lecture des médias et l’écoute des témoignages divers montrent que les étudiants protestant contre la loi ORE (je ne parle pas des militants) sont essentiellement des étudiants de licence en SHS, et surtout de certaines filières. Les signaux “faibles” qu’ils envoient, au-delà de Parcoursup, doivent être décodés.

Si leur mal-être, qui est aussi selon moi celui de leurs enseignants, provient de plusieurs facteurs, un témoignage recueilli par Libération à Rennes 2 résume à mon avis la question posée par ces étudiants : “Si Parcoursup avait été mis en place après mon bac, je n’aurais pas pu m’inscrire en Arts plastiques, estime Audrey (…). Je n’avais jamais dessiné auparavant. Il y a d’ailleurs avec moi beaucoup de gens de grand talent qui ne sortaient pas d’écoles d’art. On ne peux pas demander à des gens de 20 ans de savoir ce qu’ils veulent faire plus tard.” Car si une partie des jeunes a une idée précise de ce qu’ils veulent faire, même celles et ceux qui font un choix de filières sélectives ne sont pas forcément encore prêts !

Examinons plus particulièrement le “cocktail” qui rend les étudiants de SHS (hors cas spécifique des bac pros) hautement inflammables. Le véritable sujet d’inquiétude pour ces étudiants est naturellement leur avenir professionnel. Mais il est aussi ce que soulignait pour tous les secteurs le jury international de l’appel à projets NCU (Nouveaux cursus à l’université) en novembre 2017 :  vision “désincarnée” de l’entreprise, insuffisante innovation pour le numérique, difficultés à modulariser l’enseignement…

Le débouché historique de l”enseignement et de la fonction publique se tarit

  • les créations de postes sont limitées (+ 2800 postes dans le 1er degré, – 2600 dans le second degré), même si les départs à la retraite offrent des marges ;
  • le métier intéresse moins les étudiants. Ainsi au Capes 2017, si les médias se sont polarisés sur les maths, c’est aussi le cas en Allemand, Anglais, Arts plastiques, Lettres (modernes ou classiques), Éducation musicale que des postes sont non-pourvus ! Seules, Histoire et Géographie font le plein.

Il faut ajouter qu’outre l’enseignement, la fonction publique, notamment territoriale, a historiquement été un débouché plus prisé de ces étudiants que le secteur privé. Or, les perspectives dans les collectivités, contraintes de revoir leur masse salariale, sont moins alléchantes désormais !

Les nouveaux débouchés tardent à être identifiés

Oui, les débouchés existent ! Mais sont-ils correctement identifiés ? La transformation numérique, qui ne se réduit pas à la maîtrise du code, requiert des salariés maîtrisant notamment les contextes socio-culturels, ayant le sens de la synthèse … et sachant écrire.

La difficulté est partagée :

La culture universitaire dans les SHS reste marquée par 3 éléments

  • la préparation aux concours de l’enseignement (PE, Capes, Agreg)
  • des pratiques pédagogiques qui ont du mal à intégrer le numérique
  • la méconnaissance, voire la diabolisation du secteur privé, identifié au CAC40.

Celle des entreprises françaises est marquée par un management très vertical, hiérarchique et très technicien (voir les travaux de Philippe d’Iribarne). Ceci fait peu de place à des profils jugés atypiques. La culture entrepreneuriale française, historiquement faite d’une aversion à la prise de risque, formatée par la logique des grands corps, cherche des profils rassurants, non disruptifs.

Enfin, mettons-nous à la place d’un chef d’entreprise pour se retrouver dans la jungle des formations. Ajoutons que recruter un étudiant de Toulouse Jean-Jaurès, dans laquelle des formations remarquables existent, est moins évident aujourd’hui…

Yalta universitaire et mirage de l'”adéquationnisme” des formations aux métiers

Il existe dans notre pays une sorte de Yalta, entre universitaires de SHS et entreprises. Côté universitaires, si on fait du droit on sera obligatoirement juriste, si on fait de la philosophie enseignant etc… Et l’idéal, devenir universitaire, le top du top ! Côté entreprises est installée l’idée que seules les filières professionnalisantes sont gages de recrutement opérationnel immédiat.

En quelque sorte, les deux parties souhaite faire correspondre les formations aux besoins de “leur” marché de l’emploi, même si cette vision est en train d’évoluer contre une spécialisation trop poussée, trop tôt. Frédérique Vidal s’est d’ailleurs vigoureusement opposée lors de la discussion du projet de loi ORE au Sénat à cette vision ‘adéquationniste’ (former en fonction des métiers), ce que ses détracteurs devraient savoir.

Les talents des étudiants en SHS dans la société numérique

Je me souviens d’une discussion avec Serge Villepellet, décédé depuis,  diplômé de l’Essec, expert-comptable et commissaire aux comptes, président à l’époque de PWC France : il avait découvert que le président Europe de PWC était un diplômé d’Oxford (ou Cambridge, ma mémoire me fait défaut), titulaire d’un doctorat sur la civilisation grecque… Et il lui avait posé la question : comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser aux métiers de l’audit ? Et ce Ph D lui avait simplement répondu que la civilisation grecque, c’était aussi le monde réel ! Il ajouta qu’il avait juste suivi une formation pour se mettre à niveau sur les compétences techniques, un MBA… En résumé, plus le socle est solide et de haut niveau, plus l’adaptabilité est grande.

Une des qualités majeures des étudiants de SHS est paradoxalement leur maturité : moins prêts en 1ère année, ils font partie  de ceux qui affrontent un véritable parcours du combattant, avec une sélection féroce en fin de première année, sans l’encadrement que l’on rencontre ailleurs. Cela développe forcément des “soft skills”, moins de formatage, plus d’autonomie, pour peu naturellement que la formation soit de qualité. Pour résumer, ce n’est pas parce que l’on a marché dès 8 mois que l’on va gagner le marathon…

En conclusion, les inquiétudes des étudiants sont réelles sur leur avenir et leurs débouchés professionnels. Mais une question est posée et toujours la même : autant aux USA, un bachelor of Arts n’est absolument pas un obstacle à l’employabilité, autant en France, monde académique et entreprises n’ont pas convergé pour valoriser et profiter de ces talents.

 

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One Response to “SHS : ce que disent les “signaux faibles”du mouvement étudiant”

  1. Excellent ! Il y a un divorce récurrent et douloureux entre le Monde des SHS et l’entreprise. Pour beaucoup de profs, l’entreprise c’est encore Zola … Elle est inexistante dans tout le cycle secondaire. Entreprise = argent = profit = l’horreur. On peut curieusement voir là, dans l’univers laïque de l’educ nat, une réminiscence de notre vieux passé catho … C’est pitoyable qu’à Toulouse, L’université Jean Jaurès ait refusé l’alliance fédérale avec Toulouse 1 et Toulouse 3, ce qui a fait perdre une dotation de 650 millions à ce projet. Pour les SHS, plutôt perdre 650 millions que de se rapprocher du Nobel d’Economie Jean Tirole…. Quel gâchis ! Avec ca, toujours pas d’université française dans les 100 premières mondiales du classement du Times ( hors une alliance, d’ailleurs sélective, de PSL), et la France est le seul pays qui a vu baisser entre 2010 et 2015 le nombre de ses étudiants étrangers.

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