ESR : brèves de fin d’hiver

Place des femmes, droits d’inscription, fraudes et bulle dans le privé, crise budgétaire au Royaume-Uni, des silences sur l’Iran qui en disent long, les biais idéologiques en recherche sont quelques uns des 12 thèmes que j’ai sélectionnés en cette fin d’hiver. Mais puisque l’on parle de glaciation, je terminerai ce billet avec une prise de position du Snesup-FSU qui nous ramène en 1966 😉 !

La place des femmes

Je conseille l’excellent dossier ‘Vers l’égalité femmes-hommes’ du MESRE avec des chiffres-clés dont un comparatif européen très instructif, loin de la déploration permanente d’un pays qui se complait dans un pessimisme supérieur à celui du peuple ukrainien… Il permet de voir, une fois de plus que, si la situation progresse encore trop lentement dans certains secteurs, voire est mauvaise dans d’autres, la France n’a pas à rougir sur tous les sujets. Ainsi, si la Suède donne l’exemple, la France la suit dans la mesure de l’affaiblissement du plafond de verre (Glass Ceiling Index GCI) pour les postes dans l’enseignement supérieur (quel que soit le niveau). En 2024, en France, la part des femmes âgées de de 25 à 34 ans diplômées de l’enseignement supérieur est de 57 % et celle des hommes de 50 %, contre respectivement 50 % et 39 % dans l’UE27. Bref, éloignons-nous des constats binaires et étudions les forces et faiblesses.

Droits d’inscription : une hausse changerait-elle le comportement des étudiants ?

Difficile de le dire : on rappellera ces écoles (je ne donnerai pas de noms !) dans laquelle les étudiants paient très cher mais ne travaillent pas beaucoup… comme évoqué lors d’un séminaire de l’ADGS. Un des problèmes du 1er cycle universitaire, outre le taux d’échec, est celui des non-présentations aux examens. Je soumets à la réflexion cette étude allemande que m’avait signalée l’un des intervenants, Léonard Moulin (INED), sur les effets de la suppression dans certains länders des frais d’inscription modérés (500 € par semestre) sur les résultats de l’enseignement supérieur.

Les auteurs constatent « que les étudiants exemptés de frais d’inscription ont réduit leurs efforts scolaires : les étudiants actifs ont reporté l’obtention de leur diplôme, tandis que les étudiants peu actifs sont devenus encore moins actifs en se désinscrivant des examens auxquels ils étaient inscrits. » Ils ont analysé le phénomène des « étudiants fantômes », qui désigne les étudiants inscrits mais ne présentant aucune activité académique. Ils estiment que « ce phénomène résulte de fortes incitations à s’inscrire combinées à l’absence de normes de performance. Après la réforme, la proportion d’étudiants fantômes a augmenté, réduisant l’efficacité des dépenses publiques consacrées à l’enseignement supérieur. » Ces conclusions sont-elles pertinentes ? Elle ouvrent en tout cas un débat.

Fraudes à la formation : ça bouge enfin mais que c’est long !

Fraudes à la formation. Le ministre du Travail et des Solidarités, Jean-Pierre Farandou, dans son discours en ouverture des débats à l’Assemblée nationale, est revenu sur le projet de loi de lutte contre les fraudes sociales et fiscales, concernant les CFA et ces formations qui délivrent de fausses informations sur les taux de réussite aux examens, d’insertion et d’abandon des apprentis, sans parler du contenu. Il cite la déclaration d’activité de l’EBM BS qui a été suspendue, d’autres cas étant « en cours d’instruction ». Cette école privée délivrant des BTS 100 % en alternance avait fait l’objet d’une enquête de Mediapart fin 2025. Seul son établissement parisien (800 étudiants) est concerné à ce stade par cette décision, et un redressement en « millions d’euros » est attendu.

Bulle du supérieur privé : éclatera-t-elle ? Les fraudes avérées (voir plus haut) jouent certes un rôle mais c’est surtout un marché qui se retourne : baisse des aides à l’apprentissage, concurrence féroce, démographie en berne et inquiétudes sur la situation économique, aggravées par la crise au Proche-orient. On apprend ainsi qu’Actual group rachète Global Open Campus (groupe d’écoles supérieures privées implanté à Brest, Angers, Caen et Rennes) placé en redressement judiciaire. Et à Rennes, un des poids lourds du privé, le groupe Omnes Éducation, ferme son école HEIP, faute de candidats… La question qui hante les spécialistes du secteur : y aura-t-il un « gros poisson » qui va tomber, avec ses conséquences dramatiques pour les étudiants inscrits ?

Que faire des étudiants victimes (pas seulement) de margoulins ? L’objectif est qu’« aucun jeune ne soit laissé sur le bas-côté », précise Philippe Baptiste qui porte lui un projet de loi sur la régulation de l’enseignement supérieur privé. Dans le même temps, le Sénat a adopté, en première lecture le 11 février 2026, la proposition de loi visant à « protéger les étudiants face aux pratiques commerciales abusives des établissements d’enseignement supérieur privés », portée par le sénateur socialiste Yan Chantrel. Le texte a été largement réécrit, notamment avec « l’affirmation d’un large droit de résiliation de l’étudiant ». Ph. Baptiste juge que cette PPL permet « d’amorcer un travail commun sur la régulation », qui se poursuivra avec le projet de loi, celui-ci n’étant toujours pas inscrit sauf erreur à l’ordre du jour du Sénat.

Déclassement des universités : suite

On pourrait y voir du corporatisme, mais on doit surtout y voir un symbole de plus du déclassement de l’université française. Les DGS des collectivités vont avoir des possibilités d’accès au corps des administrateurs de l’État, comme leurs homologues du scolaire, des rectorats, etc., mais pas les DGS d’université. Car ils ne sont plus sur les mêmes grilles que les secrétaires généraux des académies, un peu comme les profs de CPGE et les universitaires.

Gérer des milliers de personnels, des centaines de millions d’euros, assumer, avec les équipes présidentielles, des missions de plus en plus diverses avec une autonomie réelle mais contrainte (comme les DGS des collectivités), c’est considéré comme moins essentiel et important que gérer les consignes descendantes du ministère de l’Education nationale. Même si cela n’intéresse ni France Universités ni les enseignants-chercheurs en général, peut-être pourraient-ils prendre conscience qu’ils sont dans le même bateau qui va couler ? Car c’est un fait incontestable que dénonce à juste titre l’Association des DGS des universités.

Immobilier universitaire : un symbole du retard français

Onze ans après le début du lancement du projet et trois ans après la pose de la première pierre, le centre La Chapelle, nouveau site de Paris-I Panthéon-Sorbonne situé sur le campus Condorcet, dans le XVIIIème arrondissement de Paris, accueille depuis début 2026 ses étudiants de premier cycle en SHS. Son ouverture était initialement prévue pour la rentrée 2025 mais l’université avait décidé de reporter son ouverture de quelques mois en raison de plusieurs retards sur le chantier. C’est en tout cas une illustration du décrochage français de l’ESR englué, en plus d’un déficit de compétences disponibles, dans le carcan des procédures et réglements kafkaïens !

Crise budgétaire : au Royaume-Uni, ça ne plaisante pas !

Je signale ce texte de Vincent Carpentier Is There a Case for the Revival of Public Funding in UK Higher Education? Lessons from History. Dans la newletter du Times Higher Education du 15 janvier dernier, l’éditorialiste Chris Havergal s’interrogeait : « L’année 2026 marquera-t-elle un tournant dans les finances des universités britanniques ? » pointant des millions de livres sterling de déficit et soulignant que le THE avait « recensé plus de 13 000 départs de personnel dans 90 établissements, dépassant largement les 10 000 prévus par les vice-chanceliers et les syndicats »

Et d’ajouter à ce constat pessimiste : « ce n’est pas parce que de nombreuses dépenses ont été réduites que les coupes budgétaires vont cesser de sitôt, d’autant plus qu’une baisse démographique du nombre de jeunes quittant l’école se profile à la fin de la décennie, qu’il n’y a aucun signe de reprise de la mobilité internationale des étudiants et que les perspectives d’une croissance économique susceptible de soutenir une augmentation significative des financements publics sont faibles. » Quand on se compare, on se console ?

Étudiants étrangers ou internationaux ?

Selon les chiffres de l’immigration 2025 pour motif de séjour ‘étudiant/stagiaire’, 12 719 visas de court séjour ont été délivrés en 2025 (+ 5,8 %) et 117 766 visas de long séjour pour le même motif (+ 7,5 %). Le problème c’est que les étudiants figurent, comme le faisait récemment remarquer le président de PSL E. Mouhoub Mouhoud, dans des statistiques d’immigration, ce qui pourtant, même chez Trump, n’est pas le cas …

Le gouvernement annonce souhaiter engager un « travail », dans les prochaines semaines, pour « renforcer la sélectivité des étudiants étrangers », l’objectif étant« de réfléchir à une meilleure efficacité dans l’accueil et aux besoins que l’on peut avoir aujourd’hui dans les universités ».  Dans le même temps, le président de la République a réaffirmé, lors de sa visite officielle en Inde, l’objectif de tripler le nombre d’étudiants indiens d’ici 2030 (à 30 000) et de faciliter la délivrance de visas. Il a insisté sur l’excellence des formations et la possibilité de suivre des cours en anglais.

Il a dû préciser que « le coût des études, moins élevé en France, n’est pas un signe de moindre qualité ». C’est bien le problème de ce débat franco-français à propos des étudiants étrangers. Justement qu’en est-il ? La proportion des étudiants extra-communautaires qui s’acquittent des frais d’inscription différenciés reste faible. Selon une note flash du SIES-MESRE, 11 100 étudiants se sont acquittés à la rentrée 2024-2025 d’un tarif plein, 14 700 en ont été exonérés totalement, et 85 700 partiellement, sur 111 500 concernés. Alors oui, à compter du 1ᵉʳ juillet 2026, les étudiants internationaux extra-communautaires (hors UE/EEE/Suisse) ne seront plus éligibles à l’APL s’ils ne sont pas boursiers sur critères sociaux. En quoi est-ce choquant ?

Iran : le silence des universitaires

L’avez-vous remarqué ? Tous ces groupes d’universitaires signant tribune sur tribune à propos de Gaza ont été et sont étrangement silencieux sur la répression en Iran mais s’agitent quand le grand Satan américano-sioniste intervient. Il y aurait un génocide à Gaza mais pas en Iran ou au Soudan évidemment. Il faut dire que les liaisons dangereuses de certains apparaissent désormais au grand jour. Et pas seulement pour J. Théry de Lyon 2 qui diffuse des images antisémites et « copine » à la fois sur son groupe Facebook avec des islamistes et des antisémites-complotistes. Cette alliance rouge-brun trouve son égérie avec l’idole F. Albanese (reçue en majesté sur Arte et par le Carep financé par le Qatar) qui non seulement donne une interview au « journaliste » américain d’extrême-droite et antisémite Tucker Carlson en tenant un discours complotiste délirant, mais désormais, sans surprise, refuse de condamner le répression des mollahs …

Soutenir les étudiants ukrainiens

Les soutiens du Hamas et des mollahs n’y seront pas sensibles, comme leur ami Poutine mais aussi comme Trump. Le président de la Kyiv School of Economics, T. Mylovanov, qui a été ministre de l’économie, de 2019-2020, a lancé un appel à faire un don à la Kyiv School of Economics « afin d’aider les étudiants honnêtes et éthiques qui reconstruiront notre pays selon les véritables valeurs européennes. » Elle collecte 4 millions de dollars afin de financer 800 bourses d’études complètes pour les étudiants touchés par la guerre menée par la Russie (5 000 dollars chacune : frais de scolarité + logement). Il précise : « je les rencontre tous les jours, étudiant entre les alertes aériennes et les coupures d’électricité » et il appelle à faire un don : https://foundation.kse.ua/en/donate-to-educate/?utm_source=tm. On attend les business schools françaises qui ne cessent de clamer leur « responsabilité sociétale » : combien ?

Y aurait-il aussi des biais idéologiques en recherche 😉 ?

Dans Science, 2 chercheurs analysent les « Biais idéologique dans la production des résultats de recherche ». Ils sont partis du travail de 71 équipes de recherche qui ont analysé indépendamment le même ensemble de données sur l’effet de l’immigration sur le soutien public aux programmes de protection sociale. Le constat ? Les chercheurs ont davantage tendance à choisir des modèles statistiques dont les résultats correspondent à leurs idées préconçues. Les équipes composées de chercheurs favorables à l’immigration avaient davantage tendance à conclure que l’effet était positif. Les équipes composées de chercheurs opposés à l’immigration avaient davantage tendance à conclure que l’effet était négatif.

La fuite en avant du Crédit d’impôt recherche

Selon des données provisoires du MESRE, publiées par la DGRI sur LinkedIn,« 29 720 sociétés déclarent 27 Md€ de dépenses éligibles au CIR, […] générant un crédit d’impôt de 7,8 Md€ (créance) », dont 2,2 Md€ pour les PME. « Si le nombre de déclarants diminue légèrement par rapport à 2022 (- 1 %), la créance totale de CIR progresse en revanche de 5 % », observe le MESRE, ajoutant que « sur les 10 dernières années, la créance totale de CIR a augmenté régulièrement (+ 3 % en moyenne annuelle) à l’exception de l’année 2020. » Au profit de l’innovation de rupture ? Malheureusement non comme le soulignent régulièrement J. Tirole ou Ph. Aghion. Car en plus le soutien à l’innovation deeptech est en baisse de 6% en 2025 selon le bilan d’activité 2025 de BPI.

Snesup-FSU : son monde parallèle remonte à loin

Alors que France Universités et le Medef ont signé une convention « pour renforcer le rôle stratégique de l’enseignement supérieur et de la recherche dans le développement économique, social et culturel du pays », le Snesup-FSU dénonce une « main basse du Medef ». Rien que ça ! France Universités ouvrirait « grand et ‘à titre gratuit’ les portes des établissements au Medef ». Si l’on peut entendre certains arguments (les risques de l’adéquationnisme ou du court-termisme), on lira plutôt le communiqué de FU pour juger du mépris des jeunes concernés dont fait preuve le syndicat. On notera surtout l’incroyable cécité d’un syndicalisme qui n’a toujours pas compris que, justement en France, les entreprises ont toujours préféré grandes écoles, filières courtes hors universités ou écoles privés aux universités. Ah j’oubliais : il y a une exception avec les IUT : curieusement faut-il rappeler que le Snesup s’était opposé en 1966 à leur création avec les mêmes arguments ?

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