Vilipendé par des syndicats qui lui reprochaient sa supposée inféodation au pouvoir politique ou encore son inutilité, ou encore par des Parlementaires LFI qui avaient demandé sa suppression, le HCERES apporte un démenti cinglant avec un rapport d’observation provisoire sur l’université Paris-Saclay qui, comme l’on dit, envoie « du lourd ». Avec un double effet « kiss cool » qui conduit MESRE et université à prendre des décisions radicales. Enfin, une évaluation semble avoir des conséquences réelles. L’université est désormais face à un choix majeur : en finir avec le mirage d’une fusion avec Evry et l’UVSQ, consolider son modèle initial avec l’ex université Paris-Sud, les écoles, les organismes de recherche, se doter d’un CA stratège, s’intéresser, enfin, au pilotage, au management et à la gestion, et chercher un (ou une) nouveau président grâce à un ‘search comittee’. Une évaluation utile non ?
Ce rapport provisoire du HCERES sur la sortie de l’expérimentation EPE de l’université Paris-Saclay et les réponses des acteurs que sont le ministre, le président de l’université et le Codir élargi (publié par AEF.info et que j’ai analysé avec mes propres sources, voir infra) marqueront-ils un tournant dans les conceptions à l’œuvre dans le système français, au vu du poids symbolique de ce site universitaire ?
Composé d’experts internationaux bien aidés par des ‘pairs’ français (sans doute tous des ultras libéraux stipendiés par le gouvernement 😀), ce comité HCERES (contrairement à bien d’autres…) n’a pas été mené en bateau et a très bien pointé les problèmes essentiels 1 . Les membres du comité ont d’ailleurs été sidérés par ce qu’ils ont découvert, eu égard à la « réputation » de l’université (voir infra). S’ils émettent un « avis favorable à la sortie d’expérimentation » de l’EPE, c’est « sous réserve de la mise en œuvre de recommandations expresses » dans un délai de neuf mois. Sans langue de bois, le rapport va donc droit au but et prône une clarification majeure : sortir d’un « positionnement flottant », en terminer avec le mirage de la fusion avec Évry et Versailles-Saint-Quentin et se concentrer sur le pilotage stratégique et scientifique. Une recommandation qui concerne certes l’université Paris-Saclay mais qui devrait interpeller tous les acteurs des projets mal ficelés 2 …
La grande clarification du repositionnement demandé
Bien sûr, le comité salue à raison l’excellence rassemblée autour de cette université et la force de la marque ‘Université Paris Saclay’ : élargissement de l’offre de formation universitaire, avec « entre autres plusieurs diplômes d’ingénieurs réputés », développement des ‘graduate schools’ ou encore apport des organismes nationaux de recherche (66 % des effectifs des labos). Car pendant les meccanos institutionnels, les chercheurs et enseignants-chercheurs font de la science et forment. Ce qui somme toute, est très rassurant vu le contexte 😏!
Mais il souligne surtout l’immense gâchis s’il n’y a pas un changement de cap : en résumé, l’université Paris-Saclay, c’est un gros bazar. Une partie des personnels, y compris des responsables, en fait les frais, assommée par les contradictions d’un projet pharaonique et une comitologie épuisante et inefficace.
Face à ce constat accablant, et sous la pression de Ph. Baptiste, Camille Galap propose (accepte ?) un « repositionnement » du projet et requiert « le soutien explicite de l’État ». Dans un courrier co signé par tous les membres du Codir élargi (avec les universités, les écoles et les organismes de recherche, sauf le président d’Évry), ces derniers entendent se recentrer sur un périmètre institutionnel excluant Évry et l’UVSQ qui resteraient « associées par convention ».
Le comité pointe ainsi en creux les maux, impasses et illusions du système français. Servira-t-il d’électrochoc ? Sera-t-il suivi d’effets ? Ce qu’il nous montre, c’est cette incroyable difficulté à nommer et assumer les choses. Oui il y a des modèles et des positionnements très différents que beaucoup d’universités en région ont adoptés. Est-ce que La Rochelle doit imiter Poitiers ou Bordeaux ? Nîmes Montpellier ? Est-ce que la fusion des 3 universités d’Aix-Marseille devait intégrer Avignon ou Toulon ? Et d’ailleurs à Bordeaux et Montpellier, il n’y a pas eu de fusion complète, une partie des SHS ne le souhaitant pas. A Saclay, est-ce le dernier clou du cercueil du ‘big is beautiful’ ? Bref, le dogmatisme du projet Paris-Saclay n’a-t-il pas été l’ennemi de la réussite ? 3
Une responsabilité partagée
Il ne s’agit pas de pointer tel ou tel responsable même si, à l’évidence, la qualité des femmes et des hommes qui portent un projet (ou le contrecarrent) est un élément majeur. Le leadership de Sylvie Retailleau, sa force de conviction, ont effectivement permis la naissance de cette université. Mais faire naître un établissement ne requiert pas les mêmes ingrédients que sa survie et sa croissance ! Et semble-t-il, cela n’a pas vraiment été anticipé lorsqu’on lit les passages sur la gestion et le pilotage, comme l’avaient d’ailleurs montré les débuts très difficiles de l’université Paris-Cité. C’est la grande faiblesse des universitaires pour qui l’intendance suivra…
Il y a eu la succession de S. Retailleau (nommée ministre) par E. Iacona, puis la démission de cette dernière, le rôle peu constructif des syndicats, les contradictions des « personnalités qualifiées », les tensions avec l’ex université Paris-Sud et notamment sa faculté des sciences, un Codir élargi avec des ONR plus observateurs qu’acteurs, etc. Si les écoles membres ont joué globalement le jeu, il faut relever qu’à l’exception de l’ENS Paris-Saclay, et contrairement à leurs homologues de PSL, elles ne vont pas jusqu’à partager l’adresse web Paris-Saclay… Bref, chacun sa part !
Enfin, le forcing du MESRE lors de la crise de 2024 afin que l’administrateur provisoire, C. Galap, conseiller de la Dgesip, au profil scientifique peu affirmé, soit élu président n’a fait que précipiter un échec annoncé. Ajoutons dans ce contexte, des communautés académiques indifférentes. 4 Mais la raison profonde est ici : sans stratégie claire, qui emmène les communautés académiques et plus largement les personnels, pas de salut !
Une question de fond toujours non tranchée
Il est évident, et cela sautait aux yeux des observateurs avertis, que l’extension du projet à Évry et l’UVSQ relevait plus d’une cuisine politique (du genre « ne laissons personne sur le bord de la route ») que d’une stratégie scientifique. Bonjour les dégâts pour les lycéens et leurs parents qui veulent s’inscrire en licence…un système illisible. La conséquence a ainsi été de complexifier l’ensemble de la chaîne de décision et d’exécution en ne se concentrant pas sur les questions basiques et prioritaires d’un tel projet (voir infra). Évidemment, le rapport ne règle pas les problèmes : la place de l’ex université Paris-Sud, celle des SHS, l’enjeu de la licence etc. Et puis il reste encore le détail des statuts 😉 qui devront être adoptés par un CA, et bien sûr la recherche d’un nouveau président ou d’une nouvelle présidente 5.
Il demeure surtout LA question de fond qui n’a toujours pas été tranchée. Peut-on, sur un site comme Saclay, qui n’est pas un territoire à proprement parler (comme le sont a contrario les sites d’Évry et Versailles-Saint-Quentin), concilier université de la massification et/ou de territoire et université de recherche ? Cette université, de part le poids des organismes de recherche ou de ces écoles hyper sélectives a peu à voir avec des universités de recherche (oui elles le sont) comme AMU ou Strasbourg par exemple, mais plus avec PSL ou encore son voisin IPP.
Mais elle est cependant confrontée à un défi car ses effectifs la rapprochent justement des autres universités. Le débat autour de son école universitaire de premier cycle (en gros licence pour tous et/ou licence hyper sélective pour attirer les meilleurs élèves qui vont traditionnellement en prépa) n’est ainsi pas réellement réglé. N’est-ce pas un débat qui concerne au premier plan un Conseil d’administration d’une université qui ambitionne de jouer les premiers rôles scientifiques ? Mais il est probable que les questions des statuts, de la représentation des uns et des autres, vont occuper une fois de plus le centre des débats… Comme dans beaucoup de sites universitaires.
Un réquisitoire sévère mais pas surprenant
Que dit ce rapport provisoire ?
- Les mirages du « big is beautiful », en voulant intégrer Evry et l’UVSQ, ce que tout observateur sensé savait.
- La comitologie incohérente, chronophage et inefficace qui en découle. Le rapport propose d’« adapter la composition des différents comités et définir leurs prérogatives afin de leur permettre d’exercer leurs missions en complémentarité avec celles du CA de manière efficace ». Car ce dernier « doit jouer pleinement son rôle : dans un établissement d’envergure mondiale, cette instance devrait se préoccuper avant tout des questions de stratégie scientifique et pédagogique, la mise en œuvre des décisions et leur déclinaison opérationnelle relevant d’instances subsidiaires. »
- L’obsession des classements : « L’attention portée à la position obtenue par l’établissement dans les classements internationaux ne peut se substituer à une stratégie institutionnelle, que la présidence devrait insuffler et incarner. » D’autant, comme le souligne le comité, que « la focalisation sur les classements internationaux, dont les limites et les biais ne sont plus à démontrer, ne suffit pas à déterminer une véritable stratégie de recherche et de formation pour une université qui ambitionne d’exercer un leadership stratégique à l’échelle mondiale, ce qui reste encore, pour elle, un horizon à atteindre. »
- Une gouvernance faible, résultat d’un compromis boiteux, qui montre les limites des EPE : ils ne sont pas la solution miracle aux fragmentations et conservatismes de tous bords.
- Une absence de stratégie, le compromis permanent s’y substituant, transformant le président et son équipe transformés au mieux en roi d’Angleterre, au pire en serviteurs des clientèles, un mal bien connu dans le monde académique français : ainsi, la répartition des fonds idex présente des déséquilibres entre les parties prenantes des projets et « conduit davantage au saupoudrage qu’à une allocation stratégique des financements ».
- Une situation financière certes dégradée comme partout, mais avec « une qualité de l’imputation budgétaire défaillante, en particulier dans la gestion des emplois et des personnels, et une organisation des moyens liés aux financements communs qui est disséminée entre plusieurs directions centrales, entre composantes internes et directions centrales, voire entre composantes internes elles-mêmes, ce qui ne permet pas de fiabiliser l’ensemble des opérations budgétaires et comptables. »
- Une structuration administrative incohérente, avec une absence incroyable d’indicateurs, en particulier en matière de recherche, ce qui est le comble. Face à une gestion qui ne peut qu’être approximative, il faut « renforcer l’efficience de l’administration par le déploiement d’indicateurs couvrant l’ensemble des missions de l’établissement et la totalité du périmètre institutionnel » à partir « de données fiables » et « mettre en place un schéma directeur du numérique et la rationalisation des services, afin de garantir un appui efficace et de soutenir la construction du grand établissement ».
- Des fonctions support pénalisées, notamment celles associées aux sujets financiers et à la gestion des ressources humaines. En effet, la fiabilité des données « est souvent questionnée » car « l’actuelle organisation administrative ne favorise pas des relations équilibrées et harmonisées entre toutes les entités »…
- Le comité était présidé par Mona Nemer, conseillère scientifique en chef du Canada et professeure en biochimie, secondée par deux vice‑présidents (Geneviève Le Fort, vice‑rectrice de la Haute école spécialisée de Suisse occidentale, et Laurent Carraro, ancien DG de l’ Ensam et ancien président d’ Hesam Université). ↩︎
- Cela parlera même aux non-spécialistes en pensant aux échecs bien connus de Lyon et Toulouse…mais aussi aux difficultés de nombreuses politiques de site (j’ai les noms !) ↩︎
- Doit-on rappeler que le projet initial devait rassembler l’X, HEC etc. ? ↩︎
- à l’exception notable du Prix Nobel A. Aspect. ↩︎
- Le Codir élargi propose lors du dernier trimestre 2026 le « lancement d’un search committee pour le futur président. » Obligatoirement un homme 🤔? ↩︎