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Heureusement, en plus des polémiques autour de la COVID-19, on a aussi les débats sans fin sur l’ouverture sociale des Grandes écoles. Après des dizaines de rapports depuis des années, la dernière étude de l’IPP publiée ce mois-ci le confirme : malgré les roulements de tambour, rien n’avance. Mais curieusement, les chercheurs passent à côté de l’essentiel. Englués dans un mode de pensée stéréotypé, ils constatent que des élèves de niveau scolaire équivalent à ceux des CPGE sont à l’université, voire en STS. Leur conclusion ? Elargir la base de recrutement des grandes écoles…Tout sauf l’université. Alors même que l’enjeu est de synthétiser le meilleur des deux systèmes.

Je n’entrerai pas dans ce billet dans un nouvel épisode de la guerre CPGE-universités dont de récentes tribunes dans Le Monde 1« Des universités sacrifiées face à des prépas protégées » Olivier Esteves et « Il est urgent de sortir des préjugés sur les classes préparatoires » Alain Joyeux. sont l’illustration. Le problème n’est pas la mise en cause de la dignité des CPGE mais celle de l’indignité permanente des universités. Allons plutôt sur le terrain truffé de non-dits concernant les “bons élèves” qui ne seraient qu’en dehors de l’université, celle-ci accueillant les “mauvais”, voire des “salauds de pauvres” 😊 !

Les médias ont retenu des études publiées 2Le but de ces études, lancées en septembre 2015 par un appel à projet DEPP-SIES ? “Eclairer l’évolution de la surreprésentation observée des classes sociales favorisées dans les filières sélectives depuis les années 2000, au regard des multiples initiatives prises au cours des dernières années pour développer la mixité sociale, au niveau de l’État comme au niveau des établissements ? ” Les 4 recherches sélectionnées sont : Attractivité et recrutement des CPGE scientifiques publiée en mai 2018, Mobilité sociale des étudiant‐e‐s de milieux populaires en classes préparatoires technologie et ATS publiée en janvier 2019, Sélection et démocratisation dans l’accès à l’enseignement supérieur : Analyse comparée de l’Université Paris Dauphine, de Sciences Po et de Paris 1 publiée en septembre 2020, Quelle démocratisation des grandes écoles depuis le début des années 2000 ? Une évaluation à partir de données administratives publiée en janvier 2021. la musique habituelle sur la panne de la démocratisation des Grandes écoles. Un “marronnier”. La dernière étude sur cette panne, pilotée par l’IPP, et qui se distingue par son ampleur, ou encore celle sur l’analyse comparée de l’Université Paris Dauphine, de Sciences Po et de Paris 1 permettent-elles “d’offrir un éclairage riche et précis sur l’évolution de la mobilité sociale dans les filières sélectives et d’apprécier les effets d’un certain nombre de dispositifs visant à la favoriser”  comme le pense le MESRI ?

Le niveau scolaire n’explique pas tout

On y retrouve les habituels constats sur les inégalités scolaires, territoriales et bien sûr sociales. On notera d’ailleurs que ces inégalités territoriales invraisemblables sont non pas entre Paris et la province, mais entre l’Ouest parisien et le reste du monde. Bref, rien de vraiment nouveau sauf une chose : même chez les “pauvres” localisés dans des réserves hors de cet Ouest parisien, il y a des talents, au sens du niveau scolaire 😉. Incroyable car un grand tabou règne dans l’inconscient des “élites” françaises : les “pauvres” sont quand même moins bien dotés intellectuellement. Ce sont leurs faiblesses scolaires qui leur interdiraient l’accès à l’excellence.

Or, l’étude dit tout haut, chiffres à l’appui, ce que tout observateur un peu rigoureux et honnête pouvait constater. Parmi les élèves qui étaient scolarisés en classe de troisième au milieu des années 2000, “ceux issus de PCS très favorisées avaient une probabilité 10 fois plus élevée d’accéder à une grande école que les élèves issus de PCS défavorisées.” Mais “si 40 % de cet écart peut être expliqué par les performances scolaires moyennes plus élevées des premiers par rapport aux seconds en fin de collège, il reste que plus de la moitié de l’écart renvoie à d’autres facteurs.”

Car à “performances scolaires comparables, les élèves effectuent des choix d’orientation différenciés en fonction de leur milieu social, de leur origine géographique et de leur genre.” Tiens donc ! Ainsi, des talents n’accèdent pas au ‘système des écoles’ tout en en ayant le niveau potentiel. Pourtant ils vont bien quelque part ! Et ils/elles valent bien quelque chose ! Oui, mais dès qu’ils atteignent la rive de l’université, avec le même passé scolaire, ils sont jugés indignes d’être considérés comme de futures élites. On est donc loin des ‘clichés’ sur les “étudiants défavorisés” qui seraient incapables de suivre des études.

Le ghetto des écoles de commerce

Cette sélectivité sociale va donc “au-delà des niveaux prédits par leur sélectivité scolaire. Ce phénomène tient pour partie au rôle déterminant joué par les écoles post-bac, qui recrutent leurs étudiants directement après le baccalauréat : les différences moyennes de performance scolaire selon l’origine sociale en fin de collège ne parviennent à expliquer que moins du tiers des inégalités sociales d’accès à ces formations souvent très onéreuses, alors qu’elles expliquent près de 60 % des inégalités sociales d’accès aux classes préparatoires.”

Au passage donc, les CPGE ne sont pas les pires à côté de l’enseignement supérieur privé, et en particulier les écoles de commerce : Les résultats de ce rapport mettent notamment en évidence le rôle central joué par les écoles post-bac et les écoles de commerce dans les inégalités sociales d’accès aux filières sélectives, l’extrême sélectivité sociale de ces formations s’expliquant davantage par leur coût élevé que par le niveau de performance scolaire requis pour y être admis.” Pour une fois, ce n’est pas moi qui le dit, alors que ces écoles passent leur temps à faire assaut de “responsabilité sociétale” et distiller des contre-vérités complaisamment relayées 🤥, au lieu d’assumer leur défi : la barrière de l’argent.

Des chercheurs eux aussi en panne

Il n’y a pas que la démocratisation des Grandes écoles qui est en panne. On reste ébahi par la panne d’explication des chercheurs de l’IPP. S’ils constatent (ouf !) que “les classes préparatoires et les grandes écoles apparaissent comme un monde réservé aux ‘initiés’, ils l’expliquent … par “l’extrême complexité, voire l’opacité, de l’offre de formation proposée par ces filières”. L’une des raisons “de la moindre diversité sociale” serait ainsi la “limitation de la circulation de l’information sur ces filières et leurs débouchés” qui favoriserait “la reproduction des élites 🤣.”

Diantre ! On n’y avait pas pensé alors même que dans les lycées, même si c’est en train de changer, on assiste plutôt à une surinformation sur les CPGE et à un “bashing” des universités censées être le repère des mauvais… Et bien sûr, le foisonnement de l’offre dans les universités est lui limpide 😃, ce qui explique l’afflux des élèves socialement défavorisés.

Vu le niveau des chercheurs concernés, la faiblesse de leurs propositions s’expliquent par leur incapacité à sortir du cadre, comme l’on dit : il demeure celui d’une exclusion de l’université, au sens général, de la réflexion.

Leurs collègues qui ont réalisé l’analyse comparée de l’Université Paris Dauphine, de Sciences Po et de Paris 1 3Dauphine est mise en avant pour son adhésion à la Conférence des Grandes écoles, tandis que Paris-1 est incluse comme représentante des SHS, grâce au Droit… Dommage car évidemment, l’étude des inégalités s’applique aussi aux universités de “base”, vous savez celles qui ne sont pas dignes de figurer dans des recherches sur les élites, mais qui elles aussi ont développé des filières sélectives. Et je ne parle pas des filières santé. L’Université est ainsi surtout parisienne. ont carrément un prisme anti-autonomie des universités…mais pas des CPGE et Grandes écoles.

Ils estiment que la permanence des inégalités socio-territoriales interroge “les réformes en cours dans l’enseignement secondaire et supérieur, et leurs implications dans le recrutement des élèves au sein de ces formations d’excellence. Ainsi, la disparition du caractère national de l’examen du baccalauréat au profit d’un examen local, parallèlement à l’augmentation des pouvoirs décisionnaires des universités dans le recrutement de leurs étudiants de première année, pourrait conduire à accentuer les mécanismes de reproduction des élites scolaires, et de ségrégation socio-scolaire au sein de l’enseignement supérieur. Certaines institutions pourraient ainsi être amenées à davantage recruter au sein des lycées considérés comme les plus prestigieux, au détriment des autres.”

Trop fort ces chercheurs ! Ce qui est normal pour certains ne l’est plus pour les autres. Il faudrait donc que les universités, conformément au rôle de second rang qu’ils leur attribuent, ne cherchent pas à attirer les meilleurs profils… Défenseurs d’une logique pseudo-égalitaire, ils/elles ne pensent élites et enseignement supérieur qu’en dehors de l’université.

Des pistes plus réalistes

Les chercheurs de l’IPP prônent enfin un élargissement de la base de recrutement des grandes écoles qui “passe nécessairement par celui de leur principal vivier de recrutement : les classes préparatoires.” Mais si leurs propositions font plutôt penser à un catalogue de bons sentiments, ils sont malgré tout saisis par le doute : “Plus généralement, l’ampleur des inégalités d’accès aux grandes écoles pose la question de la pertinence du dualisme de l’enseignement supérieur en France qui, en séparant la formation des élites de la formation universitaire et technique, fait figure d’exception à l’échelle internationale.”

Mais “à défaut de pouvoir abolir cette dualité institutionnelle enracinée dans l’histoire, la multiplication des passerelles entre université et grandes écoles et le développement de formations universitaires d’excellence permettant une spécialisation progressive en premier cycle apparaissent comme des leviers indispensables pour limiter la reproduction sociale des élites.”

Et ils estiment que “le fait que les formations universitaires dites « non sélectives » aient, depuis l’adoption de la loi relative à l’orientation et à la réussite des étudiants, la possibilité de classer leurs candidats en tenant compte des éléments de leur dossier scolaire, pourrait contribuer à cette dynamique en leur permettant de renforcer leur attractivité par rapport aux classes préparatoires.”

Ils plaident, afin d’“endiguer le repli des classes préparatoires et des grandes écoles sur elles-mêmes,” par la mise en œuvre de politiques volontaristes “s’appuyant sur des expérimentations menées à grande échelle et donnant lieu à une évaluation rigoureuse de leurs effets, afin de déterminer la pertinence de leur éventuelle généralisation.”

Parce qu’il n’y aura pas de grand soir du rapprochement, le débat CPGE-Grandes écoles-Universités mérite effectivement que l’on expérimente. L’expérience du CPES de l’université PSL, celles d’autres cycles préparatoires comme celui de CY Cergy Paris Université, ouvrent des voies nouvelles : réunir le meilleur des CPGE et le meilleur des universités. Les faire converger, alors que de plus en plus d’enseignants en CPGE ont un doctorat, que les universités ont fait de la recherche un enjeu central, que les deux font face à une bataille pour garder les futurs talents, s’impose. Mais de quelque côté que l’on se tourne, il faudra pour cela converger vers le haut, ce qui suppose des moyens.

Références

1 « Des universités sacrifiées face à des prépas protégées » Olivier Esteves et « Il est urgent de sortir des préjugés sur les classes préparatoires » Alain Joyeux.
2 Le but de ces études, lancées en septembre 2015 par un appel à projet DEPP-SIES ? “Eclairer l’évolution de la surreprésentation observée des classes sociales favorisées dans les filières sélectives depuis les années 2000, au regard des multiples initiatives prises au cours des dernières années pour développer la mixité sociale, au niveau de l’État comme au niveau des établissements ? ” Les 4 recherches sélectionnées sont : Attractivité et recrutement des CPGE scientifiques publiée en mai 2018, Mobilité sociale des étudiant‐e‐s de milieux populaires en classes préparatoires technologie et ATS publiée en janvier 2019, Sélection et démocratisation dans l’accès à l’enseignement supérieur : Analyse comparée de l’Université Paris Dauphine, de Sciences Po et de Paris 1 publiée en septembre 2020, Quelle démocratisation des grandes écoles depuis le début des années 2000 ? Une évaluation à partir de données administratives publiée en janvier 2021.
3 Dauphine est mise en avant pour son adhésion à la Conférence des Grandes écoles, tandis que Paris-1 est incluse comme représentante des SHS, grâce au Droit… Dommage car évidemment, l’étude des inégalités s’applique aussi aux universités de “base”, vous savez celles qui ne sont pas dignes de figurer dans des recherches sur les élites, mais qui elles aussi ont développé des filières sélectives. Et je ne parle pas des filières santé. L’Université est ainsi surtout parisienne.

2 Responses to “Diversité sociale dans les Grandes écoles : encore le coup de la panne”

  1. Merci de relancer ce débat même si on tourne en rond depuis des lustres.
    Personnellement ayant comme bcp la double formation GE/univ et m’intéressant au devenir de l’ESR, j’ai proposé cela lors du “grand débat” (mais qui se souvient qu’il y en a eu un? Où sont les conclusions?) :
    “Extinction à terme des CPGE + GE composante des Universités” voir https://drive.google.com/file/d/17iWzHoaYkoLhs1_CcqxLno8Iv1gjtExj/view . Dedans référence à excellent dossier de l’Obs: https://www.nouvelobs.com/education/20190104.OBS7969/grandes-ecoles-la-remise-en-cause-des-concours-gagne-du-terrain.html .
    Autre question: peut-on réussir sa vie sans passer pas l’X ou autre GE? Pourquoi tout ramener à cela (effet maillot jaune cher à F Dubet)? L’équivalent suisse de nos GE n’a pas ce système de CPGE et cela marche aussi bien?
    Débattons sereinement mais surtout sortons de ce système que bcp de gens nous envie vu son développement à l’international!!!

  2. Si la sélection avait été généralisée tous les étudiants auraient au accès aux cursus correspondant à leurs attentes et pour lesquels ils avaient les capacités requises. La justice sociale serait allée de pair avec une meilleure allocation des talents. Cela n’a pas été possible du fait de la conjonction de la démagogie des uns et du souci de maintenir leur rente des autres, les mêmes pouvant d’ailleurs usé de la démagogie pour conserver leurs rentes. C’était là la façon de maintenir les universités dans leur position de second rang en leur niant ce qui devrait être au coeur de leur autonomie.

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