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Lire le rapport Lewiner and C° sur l’innovation, c’est faire un voyage dans le système insensé de l’innovation “à la française”. Le lire entre les lignes c’est mesurer l’incroyable gaspillage depuis des années avec des résultats plus que décevants en termes économiques. C’est qu’il faut bien appeler le syndrome du minitel : la raison en est simple, l’ignorance à tous les niveaux de l’impact de l’ESR. Et on peut à juste titre s’interroger : tout ça pour ça ? Pendant ce temps-là, ailleurs…

Lors de sa visite à l’université Paris Sud pour inaugurer en 2017 la Maison des mathématiques de la Fondation Jacques Hadamar, Emmanuel Macron échangeait avec un enseignant-chercheur lui expliquant qu’il faisait ses cours, sa recherche et le soir et le week-end travaillait aussi à sa start-up autour de la modélisation des flux piétonniers.

Et que lui disait-il ? Qu’il rencontrait énormément de difficultés à trouver des financements, alors même que n’importe quelle “start-up” de services y arrivait…

Il résumait à lui seul ce qui ne marche pas fait dans le système français : les haut cadres de la technostructure française sont des énarques, les hauts cadres du privé (entreprises, capital-risque), sont aussi des énarques, des diplômés des écoles de commerce, ou de Grandes écoles d’ingénieurs, mais sans thèse.

Comment pourraient-ils oser dans un univers qu’ils ne connaissent pas, ne comprennent pas ? Cet exemple du mathématicien de Paris-Sud n’est pas isolé. Micro-trottoir ? Non, le rapport “Lewiner” donne des chiffres (voir infra). Volontairement je ne reviens pas sur les 55 mesures préconisées, dont d’ailleurs très peu sont retenues par le gouvernement.

Ce rapport souligne surtout l’inadaptation des dispositifs à l’innovation de rupture, donc liée essentiellement à la recherche, avec un investissement privé insuffisant et réticent au risque. La BPI a désormais pour mission de s’intéresser un peu plus à la “deeptech” : c’est dire si le chemin à parcourir est long par rapport aux USA, à Israël, à l’Allemagne !

Les entreprises et l’investissement privé à la traîne

L’article 41 du projet de loi « PACTE » relatif à la croissance et à la transformation des entreprises contient des mesures afin de créer des passerelles entre le monde de la recherche et le monde de l’entreprise, et donc selon le MESRI “de renforcer la dynamique d’innovation, source de compétitivité et de croissance pour nos entreprises.”

Oui mais crée-t-on à l’inverse des passerelles du monde de l’entreprise vers le monde de la recherche ? Car là est semble-t-il le problème si on lit le rapport sur les aides à l’innovation de mars 2018, mais publié seulement en juillet dernier… D’autant que la France possède le titre de championne du monde de l’aide publique à la R&D des entreprises !

Quel responsable politique, quel haut-fonctionnaire, quel “grand patron”, quel investisseur n’a fait de voyage d’études dans la Silicon valley, au Technion, à Boston, ou rencontré leurs représentants emblématiques ? La mode chez les “élites” est de promettre sur tout et n’importe quoi une “Silicon Valley”, un “Technion” et un MIT à la française.

Et pourtant, l’incompréhension perdure sur ce qu’il s’y passe : des universités ayant des moyens incroyables et sur lesquelles misent tous les décideurs.

Certes, cela ne suffit pas pour transformer ce potentiel scientifique en innovation : de nombreux paramètres interviennent (comportement des investisseurs, fiscalité, réglementation etc.). Jacques Lewiner a souligné à maintes reprises les freins bureaucratiques de toutes sortes. Il n’est pas sûr que l’accumulation de strates dans le cadre des PIA ait aidé 😀…

Entendons-nous bien : tous les pays ont des dispositifs de soutien à l’innovation et à la R&D des entreprises. Mais aux USA et ailleurs, le niveau de l’enseignement supérieur et de la recherche académique y est la condition nécessaire, première.

Même si le rapport souligne, à la suite de la Cour des comptes, qu’il n’y a pas d’effet d’aubaine autour du CIR, ce dernier n’a en rien modifié les choses sur l’approche qu’ont les entreprises : les 12% de docteurs dans la R&D des entreprises françaises, un chiffre stable depuis longtemps, restent l’indicateur majeur d’une économie qui peine à entrer dans l’ère de l’innovation de rupture.

Des constats sévères

Il ne s’agit pas de faire dire au rapport sur les aides à l’innovation ce qu’il ne dit pas, et qui ressort de mon analyse. Mais il est de notoriété publique que le chercheur inventeur de PSL/ESPCI Jacques Lewiner, auteur majeur de ce rapport et ses collègues aux profils académiques se sont heurtés à la résistance des IGF et de Bercy.

Une organisation kafkaïenne de l’innovation. Si l’innovation a été une priorité “qui a résisté aux alternances politiques”,  le rapport en souligne les “progrès remarquables au cours des dix dernières années”  mais note avec un délicieux euphémisme que la politique d’innovation “s’est considérablement enrichie en instruments comme en moyens financiers.” 

Des chercheurs de plus en plus ouverts sur l’entreprise. Le rapport tord le cou à l’idée qui voudrait que les blocages viennent des chercheurs : “Si le faible goût des élèves et chercheurs pour l’entrepreneuriat ou un biais de l’enseignement supérieur qui valorisait plus la théorie que l’application semblent appartenir désormais au passé”, il faut se concentrer sur les autres blocages ou insuffisances.

Des visions passéistes de l’innovation. Les obstacles sont “législatifs, réglementaires ou comportementaux”, la fiscalité instable, les lacunes de financement publiques ou privées, l’instabilité des outils ou des financements, mais surtout des “visions prospectives trop influencées par le passé”.

Des système trop directifs. Le rapport livre une critique virulente sur le fond de l’accumulation des plans et stratégies conçues hors-sol.“Parce que l’innovation ne surgit souvent pas là où on l’attendait, il est essentiel de laisser une grande liberté aux inventeurs et donc de se reposer sur des écosystèmes peu dirigés.” Cela n’est pas contradictoire avec “une orientation des efforts par les pouvoirs publics vers des objectifs ambitieux” pour faire naître des innovations de rupture.

Un manque d’appétence au risque en France. Lorsqu’il était PDG d’INRIA, Antoine Petit m’expliquait combien il était difficile de travailler avec les entreprises françaises. Le rapport est “cash” : “malgré tous les discours et une politique d’innovation ambitieuse activement soutenue depuis une décennie, l’innovation de rupture reste pour beaucoup d’investisseurs privés un objet de méfiance en raison des risques qu’elle comporte.”

Des entreprises à la peine. On sait qu’il y a une corrélation forte entre niveau de DIRD et part de la DIRD des entreprises : “plus le pays consacre une part importante de son PIB à la R&D, plus la DIRDE y est prépondérante : Israël, le Japon et la Corée du Sud ont une DIRDE qui représente environ 80 % de la DIRD. L’Allemagne, la Finlande et les États-Unis ont une part de DIRDE d’environ 70 % de leur DIRD. La France et le Royaume-Uni ont une part d’environ 65 % tandis que le Canada, l’Italie et l’Espagne sont au-dessus de 50 %.”

L’argument toujours évoqué pour comprendre le retard français en matière de R&D des entreprises est sa structure, plus axée sur les services, moins sur l’industrie. Mais cet argument peut se retourner : en quoi les politiques incitatives des pouvoirs publics, et de Bercy en particulier, ont-elles permis à coups de milliards d’euros tout de même, de changer la donne ?

Des retombées économiques décevantes. Car si le rapport relève des “progrès tangibles” notamment au niveau de la R&D des entreprises et du nombre de créations de start-up, cette formule de politesse expédiée, il est souligné que en dépit des aides et dispositifs mis en place, les retombées économiques de l’innovation en France restent décevantes.”

Des financements mal ciblés. Les difficultés de financement des deep tech sont récurrentes, masquées par le délire médiatique autour de la Frenchtech : il est plus facile de lever des fonds pour un site de baby-sitting que pour une spin-off d’un labo autour de problématiques innovantes…

Car la France peine à “accompagner la croissance des start-up à potentiel” et ne compte en 2017 que 3 licornes (start-up ayant atteint 1 Md€ de capitalisation) sur 57 en Europe dont 22 au Royaume-Uni, 7 en Suède et 7 en Allemagne. Et si les créations de start-up sont en nombre comparable en Europe et aux États-Unis, 10 ans après leur date de création, les start-up américaines comptent en moyenne deux fois plus d’employés que leurs homologues européens.

En conclusion, Philippe Aghion et Elie Cohen dans leur rapport Éducation et croissance prônaient déjà en 2004 des subventions à la R&D ou à l’équipement de laboratoires utilisés prioritairement par les entreprises innovantes. Depuis, les annonces incessantes par les pouvoirs publics, quels qu’ils soient, de plans pour l’innovation se conjuguent avec un engouement médiatique digne du café du commerce. Le MESRI, en charge donc de l’innovation, doit ferrailler avec des administrations et surtout des cultures étrangères à la recherche, qui ne connaissent l’intelligence artificielle que parce que tout le monde en parle…

Cette profonde ignorance de ce qu’est la recherche, dont les résultats sont par nature imprévisibles, plombe toute la gestion du secteur. Quels sont les leviers pour changer cela ? Introduire les compétences recherche dans les entreprises, à Bercy. L’État, s’il le veut, en a les moyens financiers incitatifs.


Des sommes considérables sur l’innovation

État : les aides directes à l’innovation se chiffrent à 3,1 Mds € en crédits de paiements en 2017. Le soutien financier de l’État à l’innovation a atteint au total  9,8 Mds € en paiements (soit près de 0,4 % du PIB).

Collectivités : leurs aides sont passées en 10 ans (2006 à 2016) ont augmenté de 41 %, de 844 M€ à 1,2 Mds€

Union européenne : son soutien à l’innovation en France a augmenté de 79% sur la période 2007-2016, de 668M€ à 1,2Mds€.

Une inflation de dispositifs

Incitations fiscales : de 2006-2016, 19 incitations fiscales ont été recensées, les principales étant : le crédit d’impôt recherche (CIR) ; le crédit d’impôt innovation (CII), le statut de Jeune Entreprise Innovante (JEI) ; le statut de Jeune Entreprise Universitaire (JEU) ;  la taxation au taux réduit de l’IS des plus-values à long terme provenant des produits de cessions et de concessions de brevets ou « patent box ».

Dispositifs : le nombre de dispositifs nationaux en faveur de l’innovation a connu une forte augmentation entre 2006 et 2017. En 2006, il y avait 17 dispositifs engageant des crédits contre 74 en 2016 et en 2017, soit une croissance de 335 %, avec une augmentation quasi-continue durant la période.

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One Response to “La stratégie d’innovation française en échec”

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