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Quelles sont les conséquences économiques de la crise sanitaire dans l’enseignement supérieur ? Pour les universités, financées essentiellement sur fonds publics, elles sont relativement faibles, sans impact sur les recettes en raison de la quasi-gratuité des frais d’inscription. En revanche pour les écoles, et surtout pour les business schools, le choc pourrait être rude. La diversification des ressources amorcée est bousculée. Cela préfigure-t-il une accélération des recompositions ? Dans de grands groupes ? Avec des investisseurs ? Ou, pensée iconoclaste en France, vers l’Université ?

Il y a deux ans, je soulevais une question : une “crise des subprimes” se profile-t-elle pour les business schools françaises ? La crise sanitaire actuelle a étendu cette question aux modèles basés sur des frais d’inscriptions élevés dans le monde entier et abondés par une manne venant des étudiants étrangers.

Pour comprendre, il suffit d’observer par exemple ce qu’il se passe pour les universités américaines et britanniques. Partout, elles réduisent à la voilure : réduction des salaires de dirigeants, gel des salaires et embauches, voire licenciements. Même (et surtout) les universités publiques américaines sont touchées avec un effet de double lame : baisse de candidatures, diminution des subventions des États. Il y aura probablement de la casse, mais pas à Harvard ou Stanford 🙂.

Pas de risque de ce type pour les universités françaises, habituées par ailleurs à vivre de peu 😀. D’autant qu’entre la loi recherche et le plan de relance, le gouvernement leur promet près de 6,5 milliards d’euros. Leur crainte, c’est surtout le tarissement du vivier déjà mal en point de doctorants, dont les étudiants étrangers représentent près de 42% des inscrits. Non l’inquiétude est du côté des écoles.

Des écoles inquiètes…

En apparence, un chiffre peut rendre les écoles optimistes. A la rentrée 2018, ils étaient 187 400 étudiants inscrits dans une des 333 écoles de commerce, de gestion et de vente, ce qui représente une hausse des effectifs de 24 % en 5 ans, selon une étude du SIES-MESRI. Bien sûr, au sein de ces écoles, les différences sont nombreuses 1Celles reconnues par l’État et proposant au moins un diplôme visé par le MESRI, sont au nombre de 105, et représentent plus des trois quarts des étudiants de cette filière..

Pour beaucoup d’entre elles, privées ou associatives, l’enjeu est d’abord la capacité des étudiants à souscrire des prêts pour financer des études onéreuses. Car la crise, dont on ne mesure pas encore les effets, pourrait toucher durablement les classes moyennes. Face à la frilosité des banques et un lobbying efficace des écoles, le gouvernement a décidé de majorer la dotation annuelle du fonds de garantie géré par BpiFrance 2Il passe de 4 M€ à 20 M€, afin d’augmenter sensiblement le montant des prêts mis en place par les banques partenaires, avec l’objectif de passer en 2020 de 11 500 bénéficiaires potentiels à 67 500 en 2021.. Nombreux sont ceux qui ont découvert à cette occasion qu’un système de prêts garantis existait…

Pour les écoles d’ingénieurs, la fermeture de programmes aux droits d’inscription élevés ciblés sur des étudiants étrangers est à l’ordre du jour. L’autre grande interrogation concerne les écoles spécialisées dans des secteurs industriels sinistrés : la recherche de stages et l’insertion professionnelle des diplômé, si faciles auparavant, représentent un nouveau défi.

…et des écoles soutenues par la BPI

Dans Le Figaro du 20 juillet 2020, à propos du changement d’actionnaires du groupe Galileo Global Education 3Désormais détenu par le fonds canadien Canada Pension Plan Investment Board, via sa filiale CPP Investments (40 % du capital) et le fonds Montagu. Tethys Invest (40 % du capital) et Bpifrance (10 %) conservent leurs positions dans la société., Marc-François Mignot-Mahon, son PDG, à rebours du pessimisme ambiant, indique que l’objectif est de devenir numéro un mondial du secteur de l’éducation. Mais pour cela, le groupe compte sur le soutien de ses investisseurs pour y parvenir” précise Le Figaro.

Justement, un investisseur public a “de grands projets pour Galileo” affirme Nicolas Dufourcq, DG de la banque publique d’investissement Bpifrance. “Nous avons toujours considéré l’éducation comme un secteur stratégique qui doit permettre à la France de se démarquer sur la scène mondiale. Par ailleurs, notre présence au capital de ces groupes éducatifs peut permettre de modérer les hausses de frais de scolarité.” Bpifrance a ainsi investi 300 M€ dans des écoles ou des sites de formation, et prévoit d’investir au moins 100 M€ supplémentaires dans les années qui viennent. Pourquoi cet intérêt d’une banque publique ? “L’activité est résiliente et les revenus récurrents” estime Nicolas Dufourcq.

Il est curieux de noter que ces déclarations, pas nouvelles, suscitent aussi peu de réactions dans le secteur public, notamment universitaire, et encore moins côté MESRI : si Nicolas Dufourcq mettait la même énergie côté universités (après avoir dû pédaler dur pour rattraper la confusion initiale entre start-up et Deeptech 😒) on pourrait imaginer des montages innovants…

En tout cas, les grands groupes privés semblent préservés en raison de leurs stratégies “low cost”, un peu comme dans l’aviation.

Les business schools en première ligne

Car les écoles potentiellement les plus exposées sont naturellement les business schools, celles qui figurent ou veulent figurer dans les palmarès internationaux, et maintenir leurs accréditations sont fragilisées. Désormais privées des ressources des CCI, elles sont engagées depuis des années dans une course à la taille critique et au recrutement de “stars” de la recherche pour conquérir ou garder leurs accréditations. Les failles de leur modèle économique ont été très bien analysées par Pierre-Michel Menger, professeur au Collège de France. Ils souligne l’inertie qui existe avec les 5 meilleures, toujours les mêmes, qui imposent leurs coûts, inabordables pour ceux qui sont en dessous.

Ce modèle est (était ?) basé sur un trio apparemment gagnant :

  • les recettes des frais d’inscription avec une forte exposition internationale.
  • celles venant de l’alternance.
  • celles de la formation continue.

Or, la crise rebat les cartes, à la fois du côté des entreprises dont on ne mesure pas encore la résilience et du côté des familles et des étudiants. C’est évidemment le risque de tarissement de la manne des étudiants asiatiques, chinois en particulier qui inquiète. Bien sûr officiellement les discours sont rassurants … pour 2020. Il y a même une bonne nouvelle : le taux de remplissage des écoles de management remonterait, selon les résultats du Sigem 2020 à près de 97 %.

Mais quand le directeur général d’HEC Paris Peter Todd affirme que son chiffre d’affaires va significativement chuter par rapport à une année normale et souligne que l’activité de formation continue, qui représente 50 M€ de chiffre d’affaires annuel, est “à l’arrêt total”, un frisson parcourt toutes les écoles. En effet, les investissements dans le numérique, certes importants, comptent peu face à des dépenses croissantes de masse salariale. De plus, la course à la taille critique a conduit certaines écoles à bâtir de nombreux programmes immobiliers, parfois pharaoniques, engagés ou livrés.

Relativement agiles sur le numérique (mais confrontées elles aussi à des nouveaux défis pédagogiques), elles butent cependant sur un obstacle de taille : comment faire payer un étudiant étranger entre 7 et 17 000 euros pour un cursus en grand partie à distance ? Car ce qu’achètent partout dans le monde les étudiants en mobilité, c’est un contenu académique mais aussi et surtout une expérience étudiante !

La diversification des ressources amorcée par les écoles est donc bousculée par cette crise inédite. Les entreprises n’ont pas aujourd’hui comme priorité les programmes de formation continue ! Et toutes les écoles n’ont pas la trésorerie de l’Edhec qui annonçait en janvier dernier la vente à Singapore Exchange Ltd de 93 % du capital de sa spin-off Scientific Beta valorisée 200 M€.

Un chemin étroit

Les crises ont cette vertu d’accélérer des évolutions et de révéler des failles. Que nous disent les mésaventures de l’EM Lyon, entre crise de gouvernance 4Je ne pointerai pas ici la litanie des changements à la direction des écoles qui fait apparaître les universités comme des modèles de stabilité ! … avec l’arrivée d’investisseurs, perte de la durée maximale de son autorisation à délivrer le grade de master et critiques sur les contenus des cours ? Sont-elles annonciatrices d’autres secousses ? L’avertissement de la présidente de la CEFDG (nous avons “besoin de garanties sur la pérennité du modèle”) vaut sans doute pour d’autres.

Mais au-delà, cela démontre le chemin étroit pour les business schools françaises : leur rentabilité, outre qu’elle peut difficilement être leur premier objectif, sera toujours structurellement faible, vu les investissements que nécessitent la compétition internationale en formation ET en recherche.

Or l’attractivité en recherche ne peut durablement s’appuyer sur les seules rémunérations : l’environnement scientifique est de plus en plus décisif. C’est l’inverse des universités, faibles rémunérations, gros environnement scientifique !

Pourront-elles donc rester “autonomes” et faire face à cette étape difficile ou y aura-t-il une accélération des consolidations ? Devront-elles s’adosser à des grands groupes, mais avec des objectifs de rentabilité élevés ? Y aura-t-il désormais des investisseurs dans ce secteur à risque en raison de l’arrêt (sans visibilité certaine) de la mobilité ?

Enfin, une question inimaginable en France il y a quelques années mérite d’être posée : ces consolidations généreront-elles des alliances nouvelles avec des universités ? Et ces dernières oseront-elles développer, à partir ou hors des IAE, leur propre modèle ?

Tiens, grande première, l’EM Lyon a recruté pour sa direction une ancienne présidente d’université (Dauphine PSL), Isabelle Huault 🤔. Et l’École d’économie de Paris (PSE) et l’Université Paris Sciences et Lettres (PSL) ont attiré à l’ENS, avec le CNRS, Esther Duflo et Abhijit Banerjee, lauréats 2019 du prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel, pour un séjour d’enseignement et de recherche durant l’année académique 2020-2021. Certes c’est de l’économie, pas de la gestion et du management. Encore que…

Un signal fort que des universités se musclent… Et si la crise permettait que les intelligences se rassemblent ?

Références   [ + ]

1. Celles reconnues par l’État et proposant au moins un diplôme visé par le MESRI, sont au nombre de 105, et représentent plus des trois quarts des étudiants de cette filière.
2. Il passe de 4 M€ à 20 M€, afin d’augmenter sensiblement le montant des prêts mis en place par les banques partenaires, avec l’objectif de passer en 2020 de 11 500 bénéficiaires potentiels à 67 500 en 2021.
3. Désormais détenu par le fonds canadien Canada Pension Plan Investment Board, via sa filiale CPP Investments (40 % du capital) et le fonds Montagu. Tethys Invest (40 % du capital) et Bpifrance (10 %) conservent leurs positions dans la société.
4. Je ne pointerai pas ici la litanie des changements à la direction des écoles qui fait apparaître les universités comme des modèles de stabilité !

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