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Le signal le plus alarmant pour la recherche et l’innovation en France demeure la lente mais régulière descente aux enfers du nombre de doctorants. Les derniers chiffres disponibles (2017) n’incitent pas à l’optimisme, puisque le nombre d’inscrits en 1ère année de thèse diminue, et confirme une baisse tendancielle. Pire, l’attractivité chez les étudiants étrangers est en berne. Si les raisons sont multifactorielles, c’est tout le système français d’ESR qui est interpellé.

6,8% de doctorats délivrés en moins en 2016, dernière année recensée, contrairement aux masters qui eux repartent à la hausse (+ 2%) et – 9% de doctorants en 7 ans. Quant au chiffre des doctorants étrangers, il ne cesse lui aussi de baisser, même s’ils représentent toujours près de 40% des doctorants (beaucoup moins si l’on compte seulement ceux avec un bac ou un master obtenus à l’étranger).

Pour le MESRI (SIES et DEPP), les chiffres 2017 d’inscrits en doctorat ne sont pas dus seulement à la “diminution progressive de la durée des doctorats” : il y a une “baisse de l’attractivité du doctorat”, car le réservoir se tarit avec – 12% d’inscrits depuis 2010 en 1ère année de thèse !

La quasi-totalité des disciplines enregistre une baisse des inscrits en 1ère année. Les SHS baissent de 21% (seuls 38% des doctorants SHS ont un financement pour leur doctorat, 30% sont salariés), les sciences de 5 %.

Seules les sciences pour l’ingénieur progressent (12 %), ce qui mériterait une explication !

Des chiffres alarmants

Comme analyser ces chiffres alarmants ? J’essaie sur ce blog de distinguer en permanence faits et croyances, ce qui n’est pas toujours évident : la modestie doit être la règle.

Je me méfie donc des explications binaires, voire simplistes (y compris peut-être les miennes !), d’autant que ces chiffres illustrent une tendance, et pas les soubresauts récents de telle ou telle politique. Je propose quelques pistes de réflexion, sachant que je n’ai pas eu le temps de procéder à une analyse détaillée et comparative : situation des pays équivalents, répartition par région, par établissements etc. Or ceci peut donner aussi des clés.

N’y a-t-il pas cependant la conjonction d’un ensemble de raisons qui font sens : alors que le nombre d’étudiants ne cesse d’augmenter, le doctorat, filière d’élite, attire moins parce que sa “valeur” symbolique et économique est moindre en France.

Ce qui rend attractif le doctorat

Car parmi les premières questions que l’on doit se poser, c’est d’abord celle des conditions de l’attractivité de la thèse en France. Elle est évidemment d’abord intellectuelle, car l’on en fait pas une thèse en chimie ou en philologie romane sans un minimum d’appétence, vu les obstacles, la difficulté et la durée. Elle suppose donc une effervescence scientifique, souvent des équipements et un environnement, mais pas seulement : le labo, le directeur/rice de thèse ont évidemment un rôle essentiel dans la détection et l’accueil.

Des facteurs psychologiques, sociologiques, géographiques (ah le métro de Saclay !) et financiers jouent évidemment un rôle d’incitation ou de frein : coût de la mobilité, d’éventuelles charges familiales, la place des femmes etc.

Mais l’attractivité, comme dans toute activité humaine, est aussi liée à d’éventuels bénéfices concrets : poste à l’université ou en organisme, ou en entreprises, et bien sûr niveau de rémunération.

Enfin, un climat général favorable est indispensable : promotion du doctorat, reconnaissance symbolique via par exemple la médiatisation, voire juridique dans les conventions collectives.

Ces conditions sont-elles réunies ? Non semble-t-il.

Une multitude d’explications et un bilan passionnant fait à Saclay

Sur twitter, une multitude de réactions permet de dessiner quelques tendances, notamment autour de la réduction de la durée des thèses (avant tout en SHS), et des financements des contrats doctoraux.

Je crois qu’il faut lire absolument (merci Sylvie Pommier, directrice du collège doctoral !) le remarquable document de l’université Paris-Saclay à destination du Hceres sur l’évaluation du Doctorat. Loin des polémiques stériles et/ou des débats irrationnels, ce document permet d’objectiver certains arguments et dresse un constat rigoureux, au-delà des problématiques spécifiques de Paris-Saclay.

Avec 5 446 doctorants, et 1 216 soutenances de thèse, ça vaut la peine de lire cette analyse/évaluation, même si la partie SHS est plus ténue, en raison de la structure de l’université Paris-Saclay.

Des opportunités pour le doctorat…

Dans ce bilan exhaustif, on trouve un recensement des forces et faiblesses du doctorat, en général. Il est souligné que “le contexte est plutôt favorable au doctorat” car “la mondialisation est favorable aux diplômes ayant une dimension internationale” tandis que la société de l’innovation ouvre la voie aux diplômes “ayant une dimension recherche”.

Mieux, la société de l’information requiert des “diplômes associés à des compétences de synthèse et de gestion de l’information” tandis quel’inscription du doctorat au RNCP devrait faciliter la valorisation du doctorat dans les conventions collectives”.

L’amendement Montchalin qui “assortit le crédit impôt recherche d’obligations de résultats, notamment en termes de recrutement de docteurs, ce qui devrait favoriser leur employabilité” est souligné : cependant, on peut s’interroger sur l’impact réel d’une contrainte toute relative.

… mais des points faibles structurels

Ce terrain supposé fertile est cependant pollué par des points faibles et des menaces spécifiquement français.

Les 4 points faibles du doctorat

  • Un cadre règlementaire à la fois très détaillé et assez méconnu et restant insuffisamment précis sur quelques questions sensibles (ex.protection sociale et seuil de financement des doctorants) ;
  • Moyens limités des établissements d’enseignement supérieur vis-à-vis des besoins de financement de la formation doctorale (contrats doctoraux) ;
  • Une formation dont la lisibilité et les objectifs doit encore être renforcée vis à vis des employeurs hors du secteur académique ;
  • Les effectifs de docteurs sont fragmentés entre de nombreux établissements et, souvent, en dessous de la taille critique permettant de mettre en œuvre efficacement une politique de promotion des diplômés.

3 “menaces”

  • Dans un contexte de restructuration générale de l’enseignement supérieur français, avec un effort légitimement porté sur le 1er cycle, la question du doctorat risque d’être éclipsée, alors que des problèmes réglementaires demeurent ;
  • L’évolution des moyens ne suit pas l’évolution des missions confiées aux écoles doctorales et des ambitions affichées (cf. objectif STRANES de 20 000 nouveaux docteurs par an en 5 ans sans augmentation correspondante des contrats doctoraux ou des contrats CIFREs)
  • Les financements de contrats doctoraux ‘ministère’ ont été indifférenciés dans la masse salariale des établissements d’enseignement supérieur au risque de servir de variable d’ajustement.

Des entreprises françaises en retard d’une bataille

A ces constats, il faut ajouter celui fait fin 2017 par la Sies (sous-direction des systèmes d’information et des études statistiques) du MESRI (“Devenir des docteurs trois ans après : les indicateurs par discipline”). 

“Le taux d’emploi des docteurs à un an est de 86% contre 90% à trois ans”. Et si “les conditions d’emploi sont excellentes pour les diplômés de mathématiques, physique ou littérature” elles sont “plus difficiles pour les docteurs en chimie, sciences du vivant ou histoire”.

Surtout “si le doctorat peut constituer un rempart contre le chômage, l’accès à l’emploi stable peut être long et le niveau de rémunération faible”.

C’est peut-être l’explication si simple mais si essentielle : entre les carrières académiques en France, mal rémunérées, et un secteur privé, voire public (les collectivités locales par exemple, les autres administrations) toujours réticent à son embauche, l’avenir d’un docteur n’est pas rose, comparé à un bac + 5 surtout s’il est diplômé d’une Grande école.

Car les entreprises françaises restent globalement fermées au doctorat, comparativement à leurs homologues américaines par exemple. Certes, on peut toujours arguer que la formation doctorale doit être améliorée, que les compétences opérationnelles des docteurs sont insuffisantes etc. Mais cela n’explique pas le particularisme français.

Le fond est que l’engouement pour les start-up et l’innovation est hors-sol, loin des deep tech, et que le CIR n’a pas permis un réel décollage des emplois de docteurs.

Le récent rapport piloté par Jacques Lewiner, sur les aides à l’innovation, a été le fruit d’une longue bataille et d’un compromis avec Bercy : il montre le fossé culturel entre une approche “chercheur” de l’innovation et une approche technocratique.

Faut-il rappeler que dans étude réalisée par l’ANRT, il apparaissait que les freins au recours à une Cifre étaient moins nombreux pour la communauté académique (aucun frein à 58%) que pour les entreprises (20%) ?

Un système à bout de souffle ?

Enfin, on peut aussi s’interroger sur la recherche française avec l’émergence de concurrents sérieux : en SHS, Paris n’est plus une plaque tournante de la vie scientifique. Et les résultats des starting grants ERC sont, en SHS, catastrophiques : 10e rang avec 3 lauréats, ex aequo avec la Suisse, l’Irlande et Israël.

Côté étudiants français, assiste-t-on à une tendance lourde, liée à un effet cumulatif ? Cela finit quand même par se savoir qu’un bac+8 (minimum) est peu considéré…

Côté étudiants étrangers, et ça n’est pas moins inquiétant, l’attractivité du système français ne saute plus aux yeux comme avant. Car la compétition internationale pour les attirer est de plus en plus forte avec les pays dits émergents..

J’ai déjà souligné les signaux inquiétants pour les universités ou encore l’organisation inextricable de l’ESR français que le succès indéniable de MT180s ne peut masquer.

Le système est-il à bout de souffle ? C’est une hypothèse qu’il faut en tout cas prendre au sérieux au vu de ces chiffres : car les docteurs sont l’avenir de la recherche.

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5 Responses to “Derrière les chiffres alarmants du doctorat, un système à bout de souffle ?”

  1. D’abord merci à JM Catin pour ce blog très stimulant et de nombreuses analyses de qualité, qui s’appuient sur une excellente information. L’analyse des faiblesses du doctorat en France semble aussi, malheureusement, tout à fait correcte.

    Par contre pour ce qui est du nombre de doctorants, j’ai quelques doutes. Pour autant que je sache, les allocations de thèse trouvent toujours preneur/euse, quelle que soit la discipline. Si c’est correct, la baisse des inscriptions peut s’expliquer soit par la baisse du nombre d’allocation, soit (plutôt) par la baisse du nombre d’inscription en doctorat sans financement. Or il s’agit là d’une tendance lourde et probablement saine — je ne pense pas que beaucoup de ces doctorants non financés ont des débouchés très attirants.

    • Merci Jean-Marc. Oui il y a les doctorants non financés. Mais le problème d’attractivité inquiétant c’est la baisse du nombre de diplômés, et leurs conditions d’emploi en France. De + en + d’étudiants, de – en – de doctorants et de docteurs.

  2. Il est inutile de nier la réalité du marché du travail : un docteur, quelle que soit la discipline, est souvent bien moins payé que beaucoup de bac + 5. C’est vrai naturellement pour les diplômes d’ingénieurs et les diplômes d’écoles de commerce (pour celles du top 15), mais c’est vrai aussi pour nombre de masters pro, en finance, math appli, droit des affaires notamment. Pourquoi des étudiants brillants iraient s’enferrer dans des études longues à l’issue desquelles leur rémunération sera près de deux fois plus faible que celle qu’ils peuvent obtenir dans tout un éventail de diplômes bac +5. Sans parler des conditions lamentables d’encadrement des thèses dans certaines disciplines, les SHS en particulier.
    Je crois que c’est une analyse de simple bon sens. Tant que cette situation persistera, le nombre de candidats au doctorat diminuera : quel intérêt un étudiant normalement doué peut-il avoir à faire un doctorat , en tout cas en France ?
    Évidemment les conséquences à long terme sont gravissimes pour la recherche et l’innovation dans notre pays. Cela fait des années qu’universitaires et scientifiques crient dans le désert. Comme pour la plupart des énarques qui sont aux commandes de notre pays la recherche est au mieux une élégante activité intellectuelle, au pire une activité inutile et coûteuse, ils ne rendent aucun arbitrage politique qui pourrait rendre les doctorats plus attractifs. J’ai pu observer cela des dizaines de fois !
    Naturellement les entreprises ont aussi leur part de responsabilité en laissant carte blanche aux réseaux des anciens de grandes écoles pour assurer le recrutement de leurs principaux cadres dirigeants, y compris parfois en R&D, et en faisant, quoiqu’elles en disent, des dépenses de R&D une variable d’ajustement de leurs budgets. Si le crédit impôt recherche n’a pas l’impact attendu c’est tout de même au moins en partie parce que les entreprises ont substitué du crédit public à leur propre investissement. Je ne sais pas quelle est l’ampleur du phénomène, mais on ne peut nier sa réalité. En tout cas il n’y a pas eu l’effet de levier espéré.
    Tout ceci étant dit, j’aimerais savoir si le phénomène de désaffection pour le doctorat est propre à la France ou s’il touche d’autres pays développés. Aux États Unis, de nombreux étudiants en doctorat sont des étudiants étrangers, les étudiants américains préférant des formations conduisant à des métiers plus lucratifs. C’est l’attractivité des universités américaines pour les étudiants étrangers qui masque partiellement la désaffection pour le doctorat, alors qu’en France ce n’est hélas pas le cas. Ce n’est pas une consolation, mais cela signifie que les pays émergents, et la Chine au premier chef qui forme des doctorants toujours plus nombreux et envoie massivement ses étudiants dans les universités américaines, sont en train de devenir les vraies puissances scientifiques du 21 ème siècle.
    La page se tourne, les points de gravité se déplacent en Asie.

  3. Même si cela est très dur à mesurer, il faudrait pouvoir disposer de l’évolution des effectifs de chercheurs contractuels de courte durée (ie les post docs). Ne va t on pas vers une pression accrue sur la recherche qui induit une recherche courtermiste et qui privilégie les postdocs plutôt que les doctorants (donc des chercheurs plus rentables plutôt que des chercheurs en devenir) ?
    Par ailleurs, sur les contrats doctoraux, leur création dépend des seuls établissements et pas du ministère. Bien sûr, après des années de restriction budgétaire (ou plutôt des budgets qui n’ont pas suivi l’évolution des effectifs), les établissements ne mettent pas la création des CD en priorité dans leurs arbitrages budgétaires internes.
    Je pense quand même que la cause profonde c’est cette incapacité française à valoriser le doctorat !

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