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“Monde d’après” : les prédictologues professionnels savent tout. Personnellement je ne sais pas grand chose sur ce qui va changer réellement après cette crise. Autour de constats évidents, j’ai déjà abordé des questionnements, tandis que d’autres apparaissent, se précisent ou prennent de l’ampleur. Gardons-nous cependant de raisonnements soit angéliques soit apocalyptiques. La seule question qui vaille est celle-ci : certaines évolutions seront-elles durables ? Et à quelles conditions ?

Ce qui nous a tous le plus frappé dans cette crise au niveau de l’enseignement supérieur est, me semble-t-il,  la capacité des établissements, quels qu’ils soient, et de leurs enseignants à maintenir la désormais fameuse “continuité pédagogique”. Dans des conditions acrobatiques certes, mais le “job” a été fait. S’il ne s’agit pas d’un défi franco-français, les particularités du système français méritent dans ce contexte d’être interrogées.

Le sociologue François Dubet (L’Express du 17 mai, abonnés) estime ainsi, à propos de l’éducation nationale, qu’il ne s’agit pas “de tordre complètement le bâton et de dire que cette pandémie est une bénédiction. Mais il faut reconnaître que cette crise inédite aura eu pour effet de faire bouger certaines lignes sur le plan éducatif. Elle a même parfois réussi là où les différents ministres de l’Éducation nationale ont échoué !” Rappelant le conflit autour de la réforme du bac, avec la menace “de bloquer les copies d’examen”, il souligne qu’il y a désormais “une forme de consensus quant à la nécessité de recourir au contrôle continu cette année.”

Certes l’éducation nationale, hyper centralisée, n’est pas l’enseignement supérieur, basé globalement sur le contrôle continu et des opérateurs autonomes. Mais ce que pointe à juste titre F. Dubet s’y applique aussi : “Grâce aux outils informatiques, professeurs et élèves ont pu continuer à échanger et sont restés en contact étroit. (…) Là encore, la crise aura fait bien plus que ne l’auraient fait des dizaines et des dizaines de “plans ministériels” sur le sujet.”

Mais cela durera-t-il ? Ou bien, la crise finie, les habitudes reprendront-elles de plus belle ? Voici quelques pistes de réflexions.

Qu’est-ce qui peut changer pour les étudiants ?

Le comportement et les attentes des étudiants sont une donnée première, sans laquelle aucun enseignement supérieur n’a de sens. Passons en revue quelques domaines dans lesquels des évolutions pourraient s’installer durablement.

Quid des primo-entrants ? On le sait, le choc est déjà rude dans la transition lycée-université. Or, les universités, ce que l’on sait trop peu, ont toutes multiplié les dispositifs de suivi et d’accueil au moment des rentrées. Créer un commencement de cohésion, détecter les failles et potentiels, ce travail est fondamental pour la suite. L’acculturation à l’enseignement supérieur en sera-t-elle perturbée si la rentrée universitaire est décalée ou tout du moins très “hybride” ?

Leurs conditions d’existence, liées en partie aux revenus de leurs parents, pèseront-elles sur leurs choix ? Ceci n’est plus une question touchant seulement les familles modestes : les commerçants ou professions libérales victimes de la crise financeront-ils de la même façon les études de leurs enfants ? Et les banques, traditionnelles vaches à lait des Business schools, le resteront-elles au même niveau pour les prêts ?

Quel sera l’impact d’une aggravation du chômage sur les choix d’études ? Il est nécessaire de scruter finement le paysage de l’emploi. Ceci pourrait orienter des choix, par exemple dans les études d’ingéniérie, sur les secteurs les plus touchés (automobile, aéronautique etc.). Et l’on sait également qu’en situation de crise, il existe une tendance à demeurer étudiant. Cela se confirmera-t-il face à un éventuel chômage des diplômés 2020 et/ou une insertion à un niveau de salaire inférieur ? Au passage, cette crise sera-t-elle bénéfique ou négative pour la Formation continue ?

Enfin, comment les étudiants, qu’ils soient français ou étrangers, aborderont-ils la mobilité ? Pour ce qui concerne les étudiants étrangers, l’enjeu est grand : scientifique pour les universités en master et doctorat, financier pour les écoles. Car un étudiant étranger ne choisit pas un pays pour le distanciel ! La course d’obstacles s’annonce donc ardue, entre fermeture des frontières et les quarantaines, les problèmes de transports, et la question compliquée des visas qu’il faut solliciter dès aujourd’hui pour s’inscrire.

Y aura-t-il un tournant pédagogique ?

La crise a révélé 2 choses : primo l’importance des équipes pédagogiques, une notion pas forcément universelle sous nos latitudes et deuzio une charge de travail considérable pour les enseignants et enseignants-chercheurs. Les raisons sont multiples :

  • Le travail en équipe s’est imposé (temporairement ?) plus vite tout simplement parce qu’en distanciel, l’accumulation d’initiatives contradictoires et/ou non coordonnées est immédiatement vue : par les étudiants, par les “collègues” et par les directions de département etc. Il faut dire que la sollicitation est potentiellement permanente.
  • La charge de travail a résulté d’une combinaison de facteurs, cumulés parfois : insuffisante maîtrise des outils technologiques, faiblesse même des ces outils (pas assez de contenus, contenus inadaptés etc.), pas ou peu de personnels spécialisés dans le soutien (ingénieurs pédagogiques) etc. Mais elle a aussi mis en lumière le retard pris dans certains départements, disciplines, établissements, sur le suivi individualisé des étudiants.

Si l’engagement des enseignants et enseignants-chercheurs en a surpris beaucoup, il n’en reste pas moins que l’alpha et l’omega du système français reste la tension entre enseignement et recherche qui va aller croissant, notamment pour les jeunes chercheurs.

Ceci conduit à une série d’interrogations :

  • les 192h équivalent TD (ou les 180 heures dans de nombreuses écoles de commerce) ont-ils encore une signification ? La modulation des services tant décriée n’est-elle pas une des solutions ? Remarquons que les Business schools sont confrontées aux mêmes questionnements : Audencia à Nantes a basculé de 180 heures à 24 ECTS en moyenne, avec une variation de 8 à 42 crédits.
  • l’année universitaire telle qu’elle est organisée a-t-elle encore un sens ? Les faux 2 semestres actuels pourront-ils survivre au numérique ? Le nombre d’heures de cours est-il un critère adapté ?
  • la réflexion sur l’articulation entre distanciel et présentiel va bousculer toute une approche pédagogique descendante : comment recentrer les étudiants sur le questionnement, vu comme une qualité et pas comme une faille ?
  • quels seront les nouveaux objets pédagogiques à proposer ? Que seront les examens demain ?
  • Comment aborder le cas des “décrocheurs” du numérique ? Ne sont-ils en réalité que les décrocheurs habituels  ou bien faut-il mobiliser d’autres solutions  ?

Et l'”Etat stratège” ?

Les établissements sont confrontés à une redoutable tâche : orchestrer la rentrée sans connaître la salle et sans répétitions…  Et devoir capitaliser sur les pratiques et expériences les plus efficaces va être redoutable dans une communauté académique attachée à ses particularismes. Parmi les choix qu’ils devront faire, il y a également celui des plateformes. Bien sûr, il en existe de nombreuses, publiques (FUN-Mooc, les UNT (universités numériques thématiques), Cned) et privées (Openclassroom, Crossknowledge, Coursera etc.). Constatons que pour ce qui est des visioconférences, les universités ont visiblement choisi l’efficacité du privé (Zoom, Skype, etc.) à la faillite des outils publics 1Je rectifie une erreur de ma part à la publication de mon billet : la solution Tixeo, dont je disais sur la base de remontées des réseaux sociaux et de chefs d’établissements, qu’elle s’était surtout signalée par ses ratés, est privée.. A méditer…

Pourtant, connaissant le fonctionnement de l’Etat français, on peut s’attendre à une nouvelle avalanche d’annonces et de plans du MESRI. F. Dubet, encore lui, avertit : quand j’entends Jean-Michel Blanquer, le ministre de l’Éducation nationale, évoquer la mise en place prochaine d’États généraux du numérique, je m’inquiète un peu. Il suffit qu’on leur impose des choses pour que les enseignants se rebiffent.” Car “si l’institution y met trop son nez, en proposant de nouvelles circulaires ou de nouveaux dispositifs très cadrés, elle risque d’enrayer cette dynamique et de voir s’envoler tous les bénéfices de cette expérience.”

Bien sûr, il faut une impulsion, il faut coordonner. Le MESRI saura-t-il faire ? Tout ce que l’Etat a lancé, en partie d’ailleurs avec des établissements, à coup de plans divers et variés depuis 20 ans a-t-il donné des résultats à la hauteur ? Le mieux ne serait-il pas de tirer un bilan du rapport qualité-prix et du pilotage 2 Je tente ma chance car on m’a rapporté que mon billet invitant F. Vidal à s’adresser à ses troupes a été suivi d’effet ?… ?

Quels investissements massifs ?

Ne rêvons pas : aucun pays au monde, aucune université y compris Harvard n’a et n’aurait les moyens de multiplier et ses locaux et ses enseignants pour respecter une distanciation “sociale” idéale. Cela vaut d’ailleurs pour toutes les activités humaines même si les universitaires se pensent parfois comme le nombril du monde.

L’enjeu des moyens s’exprime de 2 façons différentes entre un secteur privé ou semi-privé de l’enseignement supérieur, et le secteur public, essentiellement universitaire. Mais dans les 2 cas, le numérique et l’articulation distanciel-présentiel supposent des investissements massifs : bien sûr en ressources technologiques, mais ensuite en formation des enseignants et en ingéniérie de formation. Tout ceci se chiffre a minima en centaines de millions d’€, en coûts complets.

Pour le privé ou semi-privé, l’enjeu économique est simple : peut-on faire payer le même prix un enseignement distanciel, même hybridé ? La possible fin de la manne des étudiants chinois se conjugue avec les inquiétudes sur le débit du robinet de l’alternance, sans pouvoir compter sur les subsides des CCI. Quant aux MBA (le modèle économique de HEC par exemple), et plus généralement la formation continue, il n’est pas sûr que cela reste une priorité pour les cadres supérieurs et leurs entreprises… Or le “business model” des écoles de commerce et de management s’appuie sur des droits qui augmentent chaque année, des charges immobilières et salariales aussi, afin de pouvoir être “accrédité”. Il va donc leur falloir faire des choix douloureux pour investir encore plus dans le numérique.

Pour le secteur public, en particulier universitaire, le sous-financement est chronique. Si l’on prend simplement l’exemple des personnels support, le fossé est abyssal dans la comparaison avec les systèmes universitaires performants. On peut comme le préconise cette (enième) pétition, réclamer 60 000 recrutements et se faire peur avec la disparition du présentiel ? 3Certains d’ailleurs, parfois les mêmes, voyaient dans les visioconférences de recrutement, un outil de transfert au privé ?… Il faut vraiment être coupé du réel ! Je remarque qu’une fois de plus, on parle des étudiants mais on ne réclame pas l’application des textes : qu’ils puissent évaluer leurs enseignements.. Pourtant, avec des ingénieurs pédagogiques en nombre, avec une pédagogie rénovée, il est certain que le distanciel ne serait pas une rustine mais bien un outil de réussite.

Autre sujet, celui d’un patrimoine immobilier mal mobilisé (concentration hebdomadaire des cours sur 3/4 jours maximum, année universitaire tronquée par les stages et les périodes de partiels) et d’une conception pédagogique souvent datée : une réflexion nouvelle s’ouvrira-t-elle sans tabous en accélérant à la fois le transfert de la propriété et en planifiant un vaste plan de rénovation énergétique ?

Références   [ + ]

1. Je rectifie une erreur de ma part à la publication de mon billet : la solution Tixeo, dont je disais sur la base de remontées des réseaux sociaux et de chefs d’établissements, qu’elle s’était surtout signalée par ses ratés, est privée.
2. Je tente ma chance car on m’a rapporté que mon billet invitant F. Vidal à s’adresser à ses troupes a été suivi d’effet ?…
3. Certains d’ailleurs, parfois les mêmes, voyaient dans les visioconférences de recrutement, un outil de transfert au privé ?… Il faut vraiment être coupé du réel ! Je remarque qu’une fois de plus, on parle des étudiants mais on ne réclame pas l’application des textes : qu’ils puissent évaluer leurs enseignements.

2 Responses to “Enseignement supérieur : quelles évolutions durables ?”

  1. Bonsoir
    D’où vient cette affirmation que les locaux ne sont utilisés que 3/4 jours par semaine ? Ca n’est pas ce que je constate dans les universités que je fréquente.
    Cordialement

    • Bonjour et merci
      Je me base à la fois sur un rapport IGF/IGAENR ( des taux d’occupation des locaux universitaires en moyenne de 72% mais avec des établissements en dessous de 50%), sur des échanges “off” avec de (très) nombreux responsables d’établissements…et mes observations personnelles. Le cas parisien (et peut-être francilien) est à mon avis à part mais pas complètement. Il faut souligner la construction de nombreux bâtiments, inadaptés, poussés par un besoin d’affichage des collectivités locales. La construction de grands amphis a été par exemple multipliée pour un usage plus que limité et sans réflexion pédagogique.

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