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Dans un discours prononcé en mai dernier à Stockholm, le président de l’ERC, Jean-Pierre Bourguignon revient sur les raisons du retard européen en matière d’innovation, démonte méthodiquement les idées reçues sur le lien recherche-innovation et explique pourquoi les États-Unis sont plus performants dans le transfert. Une analyse décapante, à rebours des modes en vogue dans notre pays, qui croule sous les aides à l’innovation (8 milliards d’€ !). Car selon lui (et bien d’autres !), c’est une recherche puissante qui est la condition de l’innovation. J’ajouterai, pas la multiplication des dispositifs. Allô la France ?

En mai dernier, le président de l’ERC (jusqu’au 31 décembre 2019), prenait la parole sur le thème qui lui est cher “comment l’ERC a changé le paysage du financement européen”.  Au-delà de son plaidoyer pour les effets de l’ERC, il livre une analyse passionnante des forces et faiblesses de la recherche européenne et de son lien avec l’innovation. Je reviendrai la semaine prochaine sur son jugement sur les évolutions de la politique européenne et les effets de l’ERC.

Jean-Pierre Bourguignon s’attaque à l’idée selon laquelle en Europe, nous serions “‘bons en matière de recherche, mais pas en matière d’innovation'”, une idée qui “imprègne encore aujourd’hui la politique au niveau européen.”

Or, si l’Europe est bonne en recherche, il pointe une conséquence logique à propos des chercheurs : “‘Nous n’avons pas besoin de faire quoi que ce soit d’autre à leur sujet ; peut-être n’avons-nous même pas besoin d’autant d’entre eux ?’L’action et le financement du gouvernement devraient plutôt se concentrer davantage sur le soutien à l’innovation’.” C’est exactement ce que font et ont fait les pouvoirs publics français depuis des années…

Le “paradoxe européen” : une fausse bonne idée

Le président de l”ERC pose une question simple : pourquoi les États-Unis et le Japon parviennent-ils, entre autres, à transformer leur part de la science “en une part plus importante d’entreprises à forte intensité de R&D alors que l’UE n’y parvient pas” ? C’est ce qu’un livre vert de la Commission européenne appelait en 1995 le “Paradoxe européen” mais que Jean-Pierre Bourguignon s’attache à réfuter.

Car il conteste l’idée selon laquelle l’Europe damerait le pion aux États-Unis en matière de recherche : Prenons, par exemple, la part mondiale des publications scientifiques les plus influentes (définies comme les 1 % de publications les plus citées). Dans ce cas, la part de l’UE passe à 32 %. La Chine et les économies asiatiques développées chutent respectivement à 9% et 3% des journaux les plus influents. Mais la part américaine monte à 35%.”

Son constat porte donc sur l’impact des publications scientifiques : “Ainsi, l’UE avec 27% des publications scientifiques mondiales produit 32% des publications les plus influentes, tandis que les États-Unis avec 19% du total produisent 35% des publications les plus influentes.”

Les 2 raisons du retard européen en matière de recherche

Jean-Pierre Bourguignon souligne d’abord les “importantes différences” qui persistent “entre les pays de l’UE en termes de production scientifique” : en tête le “Nord-ouest de l’Europe, tandis que les pays du Sud, de l’Est et de la Baltique se classent toujours en queue de peloton malgré quelques progrès ces dernières années.”

Il note surtout que “dans l’environnement de l’UE, il est souvent plus difficile pour un chercheur de faire carrière, d’être reconnu et d’obtenir un financement pour mener ses propres recherches, en particulier pour les jeunes chercheurs.” Ces problèmes structurels font qu’il n’est pas “surprenant que, dans de nombreux domaines scientifiques, les États-Unis aient réussi à maintenir leur avance pendant plusieurs décennies”. Sans parler de la Chine qui fait “des progrès remarquables.”

Mais il pointe avant tout 2 raisons qui selon lui affaiblisse la recherche européenne :

  • La faiblesse du financement sur projet : l’argent attribué à un groupe ou à un individu pour réaliser une activité de recherche limitée en termes de portée, de budget et de temps”, reste faible tandis que son augmentation est souvent corrélée “avec une forte diminution du financement récurrent.”

Pour le président de l’ERC, la supériorité du système de recherche américain par rapport au système européen réside dans le fait qu’aux États-Unis, “il y a eu un demi-siècle de processus de sélection ex ante systématique, complet et rigoureux, fondé en grande partie sur un examen par les pairs, au niveau fédéral.” Ceci a contraint “tous les chercheurs, sans exception, à se battre pour la qualité de la recherche et, si possible, pour l’excellence.” Tout ceci a “profondément et irréversiblement façonné le système de recherche.

En Europe, au contraire, le processus de sélection ex ante a été fondé dans la plupart des cas sur des décisions ministérielles prises par des groupes d’experts, inévitablement associées à des considérations autres que l’examen par les pairs.”

  • La dispersion des moyens. Avec 900 000 chercheurs, 3 000 établissements d’enseignement supérieur et de nombreux autres organismes de recherche, la moitié des établissements d’enseignement supérieur sont considérés comme “actifs dans la recherche”. En revanche, aux États-Unis, “il n’y a qu’environ 400 000 chercheurs du secteur public” et seulement 300 établissements sur plus de 4 000 établissements d’enseignement supérieur “qui délivrent des doctorats. Le financement fédéral de la recherche est fortement concentré sur les établissements les plus intensifs en recherche.”

Il souligne qu’en 2014, 76% des dépenses fédérales de recherche pour les établissements d’enseignement supérieur sont allés aux 108 établissements classés comme intensifs en recherche, avec une “hiérarchie claire des institutions de recherche, dont les meilleures ont acquis une réputation mondiale.”

L’avantage compétitif des américains

Pour Jean-Pierre Bourguignon, on fait donc fausse route sur les raisons du fossé technologique avec les États-Unis et la montée en puissance d’autres puissances scientifiques. Pour preuve selon lui, les analyses selon lesquelles la compétitivité européenne dans le domaine des technologies de l’information et des performances scientifiques à long terme montrent que c’est la faiblesse de la base scientifique qui est responsable, indirectement et à long terme, mais de manière puissante, des mauvaises performances industrielles”.

Pour autant, il se garde bien d’attribuer un effet magique à la puissance de la recherche sur la prospérité économique, celle-ci dépendant aussi “d’autres paramètres possibles : le rôle de la technologie militaire et de l’approvisionnement, pour n’en citer qu’un, la taille du marché, la réglementation et la structure industrielle ont tous joué un rôle dans l’essor des grandes technologies aux États-Unis.”

En conclusion, alors que la France ne cesse de les séparer de facto, Jean-Pierre Bourguignon juge injustifié de dissocier la recherche et l’innovation et de ne se concentrer que sur un seul aspect.”

Car il partage les conclusions du rapport sur la stratégie d’innovation de l’OCDE qui invite les gouvernements à “penser à long terme : nombre des technologies clés qui sont aujourd’hui le moteur de la croissance, notamment l’Internet, la téléphonie mobile et la génomique, n’auraient pas été possibles sans le financement public de la recherche à long terme…”

Bien sûr, une politique d’innovation a ses propres logiques, comme l’a montré le rapport Lewiner. Mais ce dernier, et tous les économistes depuis le rapport Aghion-Cohen, le martèlent : la condition fondamentale c’est de miser sur la recherche et les universités.

Que faut-il comme argument pour que les pouvoirs publics, Bercy, la BPI…et les médias, prennent un jour la mesure de l’apport de la recherche ?

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2 Responses to “Innovation et recherche : quand J-P Bourguignon remet les choses à l’endroit”

  1. Je partage entièrement les vues de JP Bourguignon. Le point essentiel me semble être celui de la dispersion des moyens. Je cite:

    ” La dispersion des moyens. Avec 900 000 chercheurs, 3 000 établissements d’enseignement supérieur et de nombreux autres organismes de recherche, la moitié des établissements d’enseignement supérieur sont considérés comme “actifs dans la recherche”. En revanche, aux États-Unis, “il n’y a qu’environ 400 000 chercheurs du secteur public” et seulement 300 établissements sur plus de 4 000 établissements d’enseignement supérieur “qui délivrent des doctorats. Le financement fédéral de la recherche est fortement concentré sur les établissements les plus intensifs en recherche.”

    Et ce travers européen est particulièrement vrai en France. Il apparait de façon éclatante lorsqu’on constate année après année que les moyens engagés pour la recherche au Royaume Uni, et particulièrement le nombre de chercheurs sont plus faibles qu’en France alors que la production scientifique britannique est plus importante.
    Certes il faut des moyens, mais il faut aussi, et surtout, des structures qui permettent de les utiliser efficacement. Il faut notamment différencier les universités et les grandes écoles en établissements de recherche et établissements orientés vers la formation et concentrer tous les moyens de la recherche sur les premiers (et il y aura des universités et des grandes écoles des deux côtés). C’est le modèle dominant partout dans le monde et il a fait ses preuves!

  2. En GB et aux USA il y a les teaching universities et les research universities. En France il y a les publiants et les non publiants ces derniers fleurissant partout même dans les meilleurs universités/CHU/grandes écoles où le ménage n’est pas fait comme dans les pays anglo-saxons. Ceci évidemment dilue l’excellence et ne peut que diminuer l’impact des recherches des meilleurs scientifiques qui en plus sont en but à l’hostilité même pas voilée de tous ceux qui ne font pas de recherche sérieuse (ou pas du tout) mais sont frustrés et jalousent les plus productifs.
    La nature humaine…
    Certes mais l’Etat n’aide pas quand par pure opportunisme sous Hollande l’HCERES ne donne plus de “notes” à ses évaluations (A+, A, B, C) ce qui conduit nombre d’universités à ne plus considérer de critères d’excellence dans le soutien financier de leurs EA et UMR (comme à Lille).
    L’Etat n’aide pas non plus quand il ne finit pas les réformes en cours sous Sarkozy en par exemple n’unifiant pas la recherche médicale actuellement écartelée entre CNRS, Inserm et autres EPSTs etc…conduisant à des redondances, inefficacités et guerres d’appareils au détriment des chercheurs et de la recherche.
    L”Etat n’aide pas dans ses dotations à l’ANR ou ailleurs en privilégiant des programmes de recherche dite translationnelle mal conçus au détriment de la recherche fondamentale de qualité qui est sous dotée.
    L’Etat n’aide pas en n’ayant aucune politique de la science (et non de la recherche notion réductrice et source de sarcasmes), et se contenant de gérer l’université de premiers cycles de masse au détriment d’un pilotage intelligent et restrictif des troisième cycles réservés aux établissements proposant des stages de qualité aux étudiants et des débouchés ultérieurs.
    L’Etat n’aide vraiment pas avec un.e ministre de l’ESR et non de la Science (plus ou moins de l’innovation) à temps plein.
    L’Etat a ce qu’il mérite: un paysage fragmenté, de moins en moins de vocations et en fin de compte une économie de moins en moins portée sur la R & D qui n’est pas reine en France c’est le moins qu’on puisse dire.
    En réalité en France l’Université est un devoir couteux qui exaspère l’Etat et la Science le cadet de ses soucis.
    Quand aux français il suffit de voir la plaisanterie favorite des beaufr lors d’un diner de famille quand on dit qu’on fait de la Recherche: “et tu trouves quoi?”. Mais là encore l’Etat est en partie responsable de cet état d’esprit déplorable…et suicidaire!

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