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Aujourd’hui, médias et réseaux sociaux résonnent d’une opposition virulente à la LPR, à coup de pétitions, appels, motions, tweets etc. Pas plus tard qu’aujourd’hui dans Libération, un appel d’enseignants et d’étudiants issus de Bordeaux Montaigne pour la réouverture immédiate des universités, est l’occasion d’une charge contre la LRU, la LPR, les changements autour du CNU etc. La question mérite d’être posée : quel est le niveau d’influence de ces pétitions et tribunes ? Reflètent-elles une réalité profonde ? A partir des résultats des élections aux CA de 20 universités depuis septembre, on peut tenter de se faire une petite idée et analyser certains biais de perception.

J’avais évoqué fin 2019 ce mouvement profond qui transfère le processus de légitimation des structures et institutions nationales aux opérateurs, essentiellement les universités, en comparant les élections d’instances nationales (CTMESRI, CNU, CoNRS, Conseil scientifique du CNRS etc.) à celles des CA d’université de 2019.

On pouvait imaginer que la LPR, lors des élections aux CA, polariserait les débats. En effet, au cas où certains ne l’auraient pas remarqué, la mise en œuvre de la LPR (Chaires « junior », CDI de mission, expérimentation sur le recrutement) est du ressort des établissements tandis que la hausse du budget de l’ANR aura des conséquences sur le montant et la gestion du préciput. Et donc en pleine polémiques autour de la LPR, de la Covid…et du CNU, que se passe-t-il ? Eh bien les enjeux nationaux semblent bien loin ! C’est leur traduction locale qui passionne, y compris et surtout pour la réouverture des universités.

Soyons clair : je n’ai aucun élément pour dire si les communautés sont pour ou contre la LPR même si la “popularité” de F. Vidal semble très faible … Mais en reliant ces polémiques à l’exercice démocratique en cours, à grande échelle, les élections aux CA des universités, on peut en déduire un état d’esprit de la communauté universitaire, et ses préoccupations. J’avais esquissé quelques réponses, autour de l’archepellisation du milieu académique” : il est intéressant de chercher à creuser, même si un travail d’enquête journalistique poussé (ou des travaux de recherche) serait très utile. Donc je vais livrer quelques constats, quelques impressions personnelles, et qui ne prétendent en aucun cas à une ‘vérité’.

Un bon baromètre

Depuis des mois, à chaque pétition, j’observe l’origine des signataires : on retrouve toujours le même noyau militant, parfois médiatique (en ce moment, c’est Barbara Stiegler). C’est un classique (on l’a vu sur Parcoursup)  dont l’impact reste somme toute limité mais médiatiquement très bien relayé. Concernant ces appels, on identifie sans peine des réseaux : affinités syndicales et politiques d’abord, disciplinaires souvent avec des SHS en pointe, mobilisation de doctorants etc. Comme pour les manifestations sur la voie publique, la question est toujours la même : ce noyau militant arrive-t-il à agréger autour de lui, ce qui donne sens à un mouvement social ? Je n’en suis pas sûr du tout.

La conjonction des ces contestations avec un renouvellement majeur des conseils administration des universités constitue donc un bon baromètre. Depuis la rentrée, je compile ces élections, et bien sûr l’élection des présidentes/ts, en général vilipendés sur les réseaux sociaux, quoi qu’ils fassent. D’autant que celles et ceux qui se représentent ont affiché une position nuancée sur la loi Recherche, voire soutenu certaines mesures proposées.

Une contestation sans débouché électoral

On remarque tout de suite que les ‘ténors’ des pétitions sont rarement présents sur des listes, en tout cas en première ligne, pour contester ces présidents. Certains annoncent la couleur en dénonçant le risque de présidentialisation (comme à Paris I). De nombreuses listes Snesup disent refuser de faire reposer l’élection sur le choix d’un homme ou d’une femme. Une façon sans doute prudente de ne pas insulter l’avenir…

Ce qui est une certitude, c’est que les listes les plus radicales font peu de voix : c’est vrai pour les étudiants, tant à droite qu’à gauche (sauf à Montpellier 3). Mais c’est vrai globalement chez les enseignants-chercheurs chez lesquels elles sont marginales 1Si l’on prend l’exemple du président de la CPU, Gilles Roussel, dont les listes sont largement en tête à l’université Gustave Eiffel, SUD fait un score très faible : ce constat peut être sans problème généralisé..

Et les résultats des listes syndicales affichées en tant que telles, sont faibles, faiblesse accentuée par un taux de participation fort comparativement à ceux du CNU. Ce constat me semble important car à l’inverse de nombreux processus électoraux, celui des CA d’université semble de plus en plus attractif.

Que retenir de ces 20 élections ?

Taux de participation. Ils demeurent élevés et frôlent parfois les 95% chez les professeurs. Ils sont moindres chez les maîtres de conférences mais y sont très honorables, largement au-dessus des 50%, et en tout cas sans compraison à ceux des instances nationales.

Y a-t-il un fossé électoral Professeur/maître de conférence ? A ma grande surprise, en tout cas sur 20 résultats étudiés non !

14 universités ont un vote convergent collège A-collège B (Université de Savoie Mont-Blanc, Université de Pau et des Pays de l’Adour, UVSQ, Artois, Littoral-Côte d’Opale, Poitiers, Caen, Sorbonne Paris Nord, Dauphine, Lyon III, Picardie, G. Eiffel, Orléans et Nîmes 2Nîmes avait la particularité d’avoir une seule liste.. 6 universités ont un vote divergent (Paris-I, Université de Franche-Comté, Tours, Université de Haute-Alsace, Toulouse-I et Le Havre).

Bien sûr, une analyse plus fine s’impose : parfois il y a plus de listes en collège B, ce qui permet à la liste en tête en collège A d’en profiter. Idem pour les écarts de voix parfois très faibles (collège B de Toulouse-I par exemple).

Des programmes “Miss France” mais pas que…

Ce qui frappe, ce n’est pas le positionnement pour ou contre la LPR, le CNU etc., pour autant que l’on puisse en juger sur les programmes affichés. Ce sont souvent des programmes Miss France : tout le monde est pour la paix et contre la guerre 😀.

Il y a évidemment des références, et des discussions, autour des questions nationales, mais consensuelles : tout le monde souligne le manque de financements… Bien sûr, les candidats ne peuvent être hermétiques aux sensibilités exprimées par leurs communautés : des gages ont été donnés, des motions parfois votées contre la LPR. On sent bien également que les candidats sont très prudents et n’affichent pas un poster de F. Vidal dans leur bureau 😂.

Mais à chaque fois, les débats se concentrent autour des promesses sur des questions locales en direction, osons le mot, de clientèles électorales. Tout le monde le sait, la nature du scrutin oblige à des alliances, parfois affichées, parfois non avec les représentants des Biatts et/ou étudiants 3Le non-respect des 35h dans la majorité des universités françaises en est une illustration…. A propos des négociations autour des programmes, et surtout du vote pour élire un ou une présidente, je vous propose un “collector” à propos de l’élection à l’université Paul Valéry de Montpellier. Une liste étudiante, les “Supers Chatons Ultras Mignons”, 383 voix avec 9,44% de participation étudiante, a entendu les 2 candidats P. Gilli, sortant, et Anne Fraïsse, ancienne présidente, pour négocier ses voix. A lire absolument, cela peut en laisser certains sans voix justement… Mais elle démontre l’enjeu et le pouvoir potentiel d’une équipe à la tête d’une université.

Une “municipalisation” des élections universitaires ?

Surtout, et les nouveaux élus l’apprennent très vite, il y a une énorme différence entre une position de principe et la gestion de cette énorme et complexe machine qu’est une université. C’est pourquoi les programmes (des catalogues parfois) incluent de nombreuses mesures locales à prendre, tel ou tel projet etc.

Honnis par beaucoup, le principe de réalité gestionnaire s’impose à toutes et tous. Comme dans une mairie. Sans entrer dans une « kremlinologie » des élections universitaires, ce qui saute aux yeux, c’est l’importance du débat autour de la stratégie de l’université dans tous les domaines et donc les problématiques de proximité.

Cette dimension locale, très politique, traverse toutes ces élections, sans doute à des niveaux jamais atteints. Clin d’œil de l’histoire, toutes celles et ceux qui polémiquent sans fin sur le cadre national, les risque du localisme face à l’autonomie etc. font de leur université LE lieu où l’essentiel se joue. C’est le cas pour la réouverture des universités, pour laquelle la prise de position, la gestion et l’action politique des présidents, sont fondamentales.

Ainsi, si le projet controversé d’une université fusionnée à Lyon Saint-Etienne est rejeté à Lyon-III, le président de l’UVSQ est lui largement réélu sur celui de l’intégration à l’université Paris-Saclay. Quant aux Idex-isite, dénoncés à longueur de colonnes dans des tribunes enflammées, on peut souligner la confortable élection du successeur de M. Amara et la position plus que modérée, loin des postures nationales, de la liste Snesup d’opposition : “L’obtention par l’UPPA d’un I-Site en 2017 a impulsé dans notre établissement une nouvelle dynamique de recherche grâce à des financements dédiés à l’énergie et l’environnement (E2S). Les équipes ayant contribué à cette réussite n’ont pas épargné leurs efforts. Cependant, la médaille a son revers : dans son volet managérial, l’I-Site proposait une vaste réorganisation des composantes et des services, qui n’était peut-être pas indispensable aux objectifs affichés du projet en termes de recherche.”

Pour ajouter à la force de cette dimension locale, il n’y aucun lien entre la non-réélection de présidents selon qu’ils avaient affiché, ou non, leur soutien à la LPR.  Aucune tendance nationale, mais des contextes locaux et des dynamiques d’équipe : alors que sa première élection avait été très difficile, Mohamed Benlahsen a été largement réélu à la tête de l’université de Picardie.

En réalité, les communautés (là je parle au pluriel) arbitrent en fonction de leurs intérêts locaux répartis inégalement 😊 :

  • au sens de l’intérêt général pour promouvoir leur établissement,
  • au sens des intérêts particuliers pour développer un champ de recherche ou de formation,
  • au sens des intérêts corporatistes pour défendre une position. 4C’était la signification de l’épisode clownesque de la présidence de G. Haddad, garantissant un fonctionnement ultra-facultaire grâce à une présidence faible, l’université Paris-I continuant d’être divisée comme jamais..

Car, concernant les effets de la LPR, c’est bien le CA qui aura en grande partie la main…sous la surveillance attentive des communautés ! D’où le désintérêt manifeste pour l’agitation et les grandes tribunes et déclamations nationales. C’est ce fossé que traduisent ces résultats électoraux. Et en écrivant ce billet, je m’interroge : la multiplication quasi quotidienne des tribunes, pétitions en tout genre dans l’ESR sert-elle vraiment à quelque chose ? N’y a t-il pas non seulement un côté vélléitaire mais aussi un refus de se confronter et d’agir sur le réel dans son propre établissement ?

Après mes billets sur le CNU, je vais encore me faire plein d’amis !

Références

1 Si l’on prend l’exemple du président de la CPU, Gilles Roussel, dont les listes sont largement en tête à l’université Gustave Eiffel, SUD fait un score très faible : ce constat peut être sans problème généralisé.
2 Nîmes avait la particularité d’avoir une seule liste.
3 Le non-respect des 35h dans la majorité des universités françaises en est une illustration…
4 C’était la signification de l’épisode clownesque de la présidence de G. Haddad, garantissant un fonctionnement ultra-facultaire grâce à une présidence faible, l’université Paris-I continuant d’être divisée comme jamais.

One Response to “La “mobilisation” anti LPR a-t-elle pesé sur les élections aux CA des universités ?”

  1. Sur participation : en consultant résultats UPSaclay bémol au niveau des étudiants qui participent très peu et taux chez professeurs et MC pas si élevés que cela.
    Collège A : 62 % (Professeurs)- Collège B : 41,63% (autres Enseignants-Chercheurs, Enseignants…)- Collège C :  8,03% (Étudiants)- Collège D : 40,77% (BIATSS)
    soit au total vu les populations des différents corps un taux global de 17,91% => pas si élevé que cela à moins de penser qu’il n’y a que les A qui comptent! D’ailleurs ne va-t-on pas vers des universités avec des profs titulaires et autour des non-titulaires? N’est-ce pas le sens profond de la réforme en cours via la LPR?
    Sur le localisme universitaire comparé à celui des territoires municipaux, départementaux ou régionaux il y a sujet. Elu local depuis peu ds une “petite” commune périgourdine j’y vois des comportements qui se rejoignent avec qqs fois un manque de recul et des partages pas toujours faciles à mettre en place.

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