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Le CNRS a en ce moment une forte capacité à agiter des chiffons rouges : le premier pour les chercheurs avec le “darwinisme”, le second pour ses partenaires universités et organismes, avec sa revendication permanente d’être le 1er et le meilleur dont le dernier avatar est sa déclaration sur les ERC. Avec comme résultats d’occulter les déclarations d’E. Macron et F. Vidal promettant une augmentation des financements et une revalorisation des carrières et de rouvrir le conflit latent avec les universités et les autres organismes. Pour quels bénéfices ?

Je viens d’aborder dans deux billets le CNRS et je ne comptais pas m’y attarder de nouveau. Mais la réalité est que l’actualité prime 😀. C’est peu de dire que les déclarations d’Antoine Petit pour une “loi ambitieuse, inégalitaire – oui, inégalitaire, une loi vertueuse et darwinienne” ont réveillé les vieux clivages traditionnels 1Voir les déclarations du CS du CNRS et le succès de la pétition en ligne “Non à une loi inégalitaire”.. Était-ce le but ? Peut-être, mais du coup, les déclarations d’E. Macron et F. Vidal sont passées à la trappe ! Ils promettaient, sous conditions, une augmentation des financements et une revalorisation des carrières 🙂. Résultat : cela a déclenché dans ce contexte un rejet significatif dans le milieu de la recherche, ce qui n’augure pas d’un débat serein !

Interrogée sur France Culture par S. Huet et D. Leglu à propos de ce “darwinisme”, la gêne de F. Vidal était manifeste : après un long blanc, le trait d””humour” qu’elle attribuait alors à A. Petit faisait légèrement désordre. Soutien ? Désaveu ? En tous cas, une cacophonie inquiétante.

Inégalité ou différenciation ?

Était-ce en effet vraiment nécessaire d’agiter un tel chiffon rouge dans ce climat social si apaisé 🤔? Revendiquer en ce moment une loi inégalitaire laisse de nombreux “collègues” d’Antoine Petit (je parle des dirigeants d’établissements et de structures), dubitatifs, et c’est un euphémisme… Surtout quand la multiplication des appels à projets n’a jamais autant creusé les différences !

Car depuis, les tribunes se succèdent, avec comme étendard la pétition “non à une loi inégalitaire” qui pose des questions légitimes, sur le travail collectif dans les labos ou sur la concentration des moyens par exemple. Mais qui fait aussi des impasses symboliques significatives, comme lorsqu’elle dénonce l’évaluation actuelle de la recherche sans rien proposer, comme si le système était à laisser en l’état.

Et puis, ce qui reste toujours gênant (et qu’on ne rencontre dans aucun pays comparable), c’est cet absent de toujours : l’étudiant, le principal capital de la recherche. Donc surtout parler du “collectif” mais ne pas parler du sujet qui fâche tant, les allers-retours entre enseignement et recherche, y compris pour les chercheurs…

Ajoutons les délires sur les réseaux sociaux qui charrient leur lot de grandes confusions : on y confond groupes de travail préparatoires et projet de loi, suppression du corps de maîtres de conférences avec CDI de projet ou encore ce dernier avec la ‘tenure track’ etc.

Un deuxième front : les ERC

Si de nombreux chercheurs se signalent par la méconnaissance profonde du système dans lequel ils évoluent et par leur absence de rigueur, le caractère anxiogène des déclarations prônant une loi inégalitaire a ouvert une boite de Pandore. Une fois de plus, le légitime débat risque d’être caricatural.

Mais comme si cela ne suffisait pas, le CNRS en remet une couche et ouvre un autre front à destination de ses partenaires institutionnels, universités et organismes. Le 10 décembre, il annonce porter 20  projets de l’appel Consolidator Grant 2019 de l’ERC “devant l’Inserm (7), le CEA (3), Sorbonne Université (2), Inria (2), et l’Université Grenoble-Alpes (2)”. Réplique sèche de Sorbonne Université qui le lendemain annonce héberger “le tiers des 43 récipiendaires français de l’appel Consolidator Grant 2019 de l’ERC”.

Alors que le MESRI avait mis du temps pour imposer pour les signatures scientifiques la “préférence universitaire”, le CNRS (bien seul au sein des organismes…) montre ses muscles pour bien faire comprendre qu’il n’abandonne pas la partie en revendiquant la 3ème place européenne et la 1ère française pour les ERC.

On notera que le CNRS prend surtout soin de montrer qu’il est plus fort que les autres organismes de recherche et les universités de notre pays… C’est d’ailleurs cohérent avec sa stratégie d’affirmation que résume son site web : “Le CNRS aux premiers rangs des classements internationaux” car il est, je cite,

  • 4e au classement Nature Index
  • 2e au classement Scimago Institutions Rankings
  • 2e institution de recherche la plus visible sur le Web
  • 6e déposant de brevets en France
  • 8e organisme public de recherche le plus innovant

Et le MESRI dans tout ça ?

A l’image du “trouble” de la ministre sur France Culture face à la stratégie du CNRS, le MESRI apparaît tétanisé dans la cour de récréation actuelle, tant il est incapable de produire une vision de l’avenir des organismes de recherche. La Curif qui pense (pensait ?) bénéficier d’un contexte spécifique et favorable dans ses relations avec le CNRS, découvre chaque jour que la réalité des rapports de force demeure.

Polémiques de dirigeants ? Non car le quotidien des labos et de la mixité entre universités et organismes, c’est non seulement des financements à la hauteur mais accompagnés d’une politique supposée coordonnée de gestion des enseignants-chercheurs/chercheurs, ITA/ITRF.

Bref, tout le monde est en roue libre … à quelques mois de la LPPR. Cela confirme d’ailleurs, les langues se déliant progressivement, l’impréparation du pilotage des groupes de travail et les tirs de barrage pour ne pas toucher réellement au système 🤔. Et la vacance du poste de président du HCERES ajoute au trouble…

Clin d’œil de l’histoire, l’UPEM, l’université du président de la CPU, Gilles Roussel, rejoint par décret du 13 décembre un nouvel établissement, l’université Gustave Eiffel. Particularité ? Elle intègre … un organisme de recherche, l’IFSTTAR, une grande première 😉.

Le risque pour le système français, c’est de s’enfoncer dans des luttes de territoire et de défense des structures bien loin de l’intérêt général. Souvenons-nous de Picrochole face à Grandgousier : les raisons futiles d’un conflit peuvent se conclure par une déroute totale. Où est l’intérêt de la science française ? C’est la seule question qui vaille dans cette bataille de communication permanente sur “qui est le meilleur”.

Références   [ + ]

1. Voir les déclarations du CS du CNRS et le succès de la pétition en ligne “Non à une loi inégalitaire”.

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