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Alors que la nomination du futur président de l”école Polytechnique est attendue, le profil du favori, Eric Labaye, dirigeant de McKinsey, suscite des critiques en raison de son profil “non recherche”. Mais au fait : est-il vraiment nécessaire de disposer d’un doctorat pour diriger un établissement d’enseignement supérieur, voire de recherche ? 

C’est l’exemple le plus connu dans l’ESR français : Richard Descoings, charismatique directeur de Sciences Po ne détenait pas de doctorat (son successeur Frédéric Mion non plus), contrairement à son prédécesseur Alain Lancelot. Pourtant, Sciences Po est une institution qui a changé considérablement jusqu’à pouvoir prétendre devenir une université. Certes des critiques fortes (notamment de l’AERES) ont été émise sur l’intensité de sa recherche, mais on fera remarquer que des universités sont aussi sous le feu de ce genre de critiques.

Dans les universités, à l’université de Bretagne Occidentale, le président Mathieu Gallou est PRAG de philosophie et a été élu par des collèges dans lesquels les enseignants-chercheurs sont dominants.

Enfin, cas emblématique, un organisme de recherche, l’Inra, est dirigé par un ingénieur agronome, Philippe Mauguin. A l’époque cette nomination avait suscité une vague d’indignation chez de nombreux responsables universitaires, qui y voyait la négation des efforts de promotion du doctorat, avec l’argument suivant : si dans un organisme de recherche on nomme un non docteur qu’en sera-t-il dans la fonction publique et les entreprises ?

Aujourd’hui, beaucoup d’entre eux confient regretter leur prise de position ou l’assimilent à une position de principe. Désormais la capacité de Philippe Mauguin à diriger l’Inra n’est plus contestée, preuve qu’un non-docteur peut diriger un organisme, pour peu qu’existe un conseil scientifique. Car la science, c’est aussi, à ces niveaux de complexité, du management, des relations sociales à gérer etc.

Le risque de l’endogamie, plus que celui du non doctorat ?

Ajoutons qu’être titulaire d’un doctorat ne prédispose en soi pas à tout connaître et comprendre des disciplines, vu l’hyperspécialisation. Mais il est vrai que la France semble effectivement se distinguer en faisant diriger des institutions académiques par des non académiques. Cependant la comparaison a 2 limites :

la véritable question n’est-elle pas l’endogamie française ? Faut-il être ancien de l’X pour la diriger ? Faut-il être enseignant-chercheur d’une université pour la diriger ?

  • la première est que dans tous les pays développés comparables, le doctorat est globalement la norme.
  • la seconde est que la gouvernance des établissements d’ESR y est différente, souvent articulée entre un “board” représentant la société et des représentations académiques ayant la main sur la science.

Ce sont d’ailleurs les limites des critiques à l’encontre d’Eric Labaye à l’X car la véritable question n’est-elle pas l’endogamie française ? Faut-il être ancien de l’X pour la diriger ? Faut-il être enseignant-chercheur d’une université pour la diriger ?

A ce jour, alors que la loi le permet, personne n’envisage sérieusement l’élection d’un président étranger dans une université française.

La question de la formation aux fonctions de direction

Essayons donc d’aller plus loin et de comprendre la problématique de direction d’établissement d’ESR. Depuis plus de 20 ans, j’ai rencontré des dizaines de présidents, directeurs (peu de présidentes ou de directrices faut-il ajouter !). Ce qui m’a toujours étonné, c’est le manque de formation et de préparation de nombre d’entre eux.

Être un bon chercheur ne signifie pas obligatoirement avoir un sens politique (même si se faire élire dans une université est une performance) ou une vision stratégique, des capacités managériales et des capacités de communication.

Car les compétences requises des dirigeants ont changé : j’ai le souvenir d’un président d’une grande université en région me confiant gérer les finances à partir d’un tableau excel… De même, les blocages et/ou perturbations d’établissements demandent, de façon exacerbée, des talents divers (sang froid, autorité, diplomatie, sens de la communication notamment) indispensables au quotidien.

Savoir s’entourer

Le véritable secret d’un président ou d’un directeur est, au-delà de la gestion de son CA, de savoir s’entourer de vice-présidents mais aussi (et surtout ?) d’un DGS et de services qui veillent à la mise en œuvre opérationnelle de la stratégie. C’est d’ailleurs souvent sur cette mise en œuvre, qui requiert des compétences pointues en gestion, que des chefs d’établissements butent.

Encore trop souvent, les services administratifs, avant tout les DGS et les directeurs des services financiers, peinent à trouver leur place auprès de leur président, qui arbitre en permanence entre les différents lobbys disciplinaires, scientifiques, facultaires et syndicaux. La caricature en a été Toulouse Jean-Jaurès sur les règles du temps de travail des Biatss ou encore le paiement des jours de grève.

Enfin, les équipes de vice-présidents représentent un aspect décisif, dans la mesure où la complexité de la gestion d’un établissement d’ESR, en premier lieu les universités, suppose d’importants processus de délégation. Or, là encore, même s’il existe des associations de vice-présidents, le bât blesse sur la formation. Combien de fois ai-je échangé avec des vice-présidents ayant une vision (et ce n’est pas leur faute !) extrêmement parcellaire des évolutions de l’ESR, et des contextes réglementaires ou financiers ?

De fait, à part quelques formations, les dirigeants de l’enseignement supérieur et de la recherche sont peu ou mal formés. Surtout, il est de notoriété publique que le vivier est faible, comme le montrent les difficultés à trouver des directeurs d’UFR ou de labos.

Mais là, c’est une autre question, celle de l’organisation du système et de sa gouvernance.

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6 Responses to “Le doctorat est-il vraiment indispensable pour diriger un établissement d’ESR ?”

  1. Bonsoir Jean-Michel,

    Je partage beaucoup d’éléments de votre analyse, mais pour autant, je fais partie de ceux qui défendent avec énergie la nécessité d’une formation par la recherche pour diriger un établissement de l’ESR (et donc d’un doctorat). Je rappelle que c’est ce qui m’a amené à démissionner de la présidence du conseil scientifique de l’INRA au moment de la nomination de Philippe Mauguin (ce n’était pas dirigé contre lui, mais contre le principe). C’est aussi ce qui m’avait amené antérieurement à défendre vigoureusement la nomination de Bruno David à la présidence du Muséum, contre l’avis de la Ministre de l’environnement de l’époque (j’avais présidé le comité ad hoc, nommé par les tutelles à l’époque).

    • Certes, on peut être un grand scientifique et un gestionnaire/dirigeant calamiteux (j’en ai connu…).
    • Je confirme d’expérience que peu de dirigeants de l’ESR sont préparés à l’exercice de leur responsabilité et qu’on apprend sur le tas (ou pas…).
    • On a effectivement du mal à trouver des collègues de valeur qui soient volontaires pour exercer des responsabilités de gouvernance universitaire (on en trouve en revanche beaucoup pour distribuer critiques et diatribes quand la situation ne leur plait pas, mais sans mouiller leur chemise…).
    • Enfin, il existe en effet un petit nombre d’exemples réussis de dirigeants de l’ESR qui n’avaient pas d’expérience de recherche, même si je pense que les institutions dans lesquelles ça a marché ne correspondent pas à des situations généralisables (je pourrais développer…)

    Ma défense du doctorat est en effet une position de principe. Et de principe fort et assumé. Elle est liée à la représentation que nous universitaires nous faisons de ce diplôme, à son déficit de valorisation dans notre pays, à la concurrence des grandes écoles. Les universités défendent leur diplôme le plus élevé, ils défendent une formation par l’expérience, par la pratique, par la critique, par le projet. C’est une reconnaissance très forte au sein de notre comité, un témoignage de notre passage par cette expérience unique. La question qui me semble spécifiquement se poser en France est donc plutôt “pourquoi plus de postes de responsabilité dans notre pays ne sont pas occupés par des titulaires de doctorat ?” (comme en Allemagne, par exemple).

    Ma défense est liée aussi à la reconnaissance internationale du doctorat : dans le monde entier, tous les acteurs du monde académique ou des entreprises, en particulier celle qui ont une forte activité R&D, ont une représentation de ce qu’est un PhD et de sa valeur. En revanche, à Wuhan, à Singapour ou à Sao Paulo, très peu de gens savent ce que c’est qu’un X, un HEC ou un énarque… Dans un monde et un secteur où les échanges internationaux jouent un rôle majeur, c’est aussi une question de positionnement et de représentation de nos dirigeants.

    Enfin je suis intimement persuadé que les établissements de l’ESR ne sont pas des établissements publics comme les autres. J’aime et je défend l’indépendance d’esprit de mes collègues universitaires et chercheurs, mais ça donne à la gouvernance de ces établissements des caractéristiques très particulières : il faut certes prendre les bonnes décisions, ce qui est difficile, mais il faut aussi les faire accepter et partager par ses collègues et pour ça, il faut de la légitimité.

    Permettez moi de m’expliquer par un parallèle audacieux qui est aussi une pierre dans votre jardin de journaliste :

    Imagineriez vous la rédaction d’un grand quotidien ou d’un grand média dirigée par un énarque ou un consultant sans aucune expérience journalistique ?

    Il y a la capacité managériale, certes, et un brillant énarque pourrait certainement être très compétent techniquement et même brillant. Mais il y a aussi la reconnaissance par les pairs qui est si importante dans un métier où l’indépendance professionnelle est une valeur cardinale. Imaginez que mon camarade polytechnicien Eric Labaye soit pressenti pour diriger la rédaction du Monde (au lieu de la présidence de l’X), quelle serait à votre avis la réaction du milieu des journalistes ? Je ne sais pas si les journalistes sont mieux préparés que les universitaires à exercer des responsabilités de direction importantes, mais je serais curieux d’avoir votre point de vue.

    Et ce qui est est vrai chez les journalistes l’est aussi chez les universitaires. Nous sommes viscéralement attachés à cette indépendance, comme vous. Pour se faire accepter par cette communauté qu’on dirige, il faut très souvent en être soi-même issu, sinon, même avec les meilleures intentions du monde, ça ne marche pas…

    Bien à vous

    Frédéric Dardel
    Président de l’université Paris Descartes
    Docteur de l’UPMC (et accessoirement polytechnicien…)

    • Merci Frédéric pour ces remarques que je partage ! Je voulais surtout souligner la difficulté en France à sortir des profils “classiques” : on est à l’X donc il faut un X pour diriger l’école etc.
      En ce qui concerne les journalistes, le véritable problème est leur homogénéité sociale et une formation “hors sol” selon moi, même si cela est en train de changer, peut-être d’ailleurs en raison du rattachement d’écoles à l’université (IPJ et Paris Dauphine par exemple). Et dans les médias, il y a ce couple DG/Direction de la rédaction.

  2. Je partage tout à fait l’avis de F. Dardel (camarade… de promotion). Et que plusieurs X par ailleurs docteurs (comme lui, comme moi) prenions la plume pour expliciter cela est important. Peut-être les choses vont-elles bouger un peu, pour dénoncer les néfastes conséquences du dénigrement de l’Université par nos élites (X-Corps, dont X-Mines, ENA, ENA-Corps), cf. votre autre billet récent.

    Je suis content d’apprendre que F. Dardel a présidé la commission qui a nommé le scientifique B. David à la tête du MNHN, contre l’avis de Mme Royal, et contre la reconduction de l’X-Mines en place. J’apprécie aussi particulièrement l’exemple qu’il donne de l’entreprise de presse.

    Concernant Polytechnique, je suis un peu juge et partie puisque j’ai été candidat, mais surtout pour des idées : un établissement qui veut une réputation internationale doit travailler avec l’université, et doit avoir à sa tête un scientifique reconnu (je ne me mettais pas dedans, mais j’ouvrais la voie à cela) [voir mon dossier à http://polytechnique2018.over-blog.com/2018/06/candidature.html%5D

    Maintenant, vous semblez dénoncer (à juste titre) l’endogamie plutôt que le non-doctorat : le problème extrême est quand les deux se conjuguent… Je ne veux pas placer le CV académique (publications) au-dessus de tout, mais que se passe-t-il quand il est réduit à une postface d’une publication commerciale ? (http://polytechnique2018.over-blog.com/2018/07/benchmarking.html). Cela pose vraiment la question de la place de la connaissance et de sa reconnaissance. J’insiste.

    Alors oui, face à cet aveuglement complet des pouvoirs dirigeants face à l’institution universitaire, on est obligé, pour lutter, d’avoir des positions de principe. L’X n’a pas forcément vocation à être dirigée par un X, vous avez raison, mais ce qu’on nous propose là n’est pas acceptable.

    Je crois que fondamentalement, l’X n’est pas prête à avoir un président à temps plein (loi de 2012, premier mandat : Biot 2013-2018). Je l’avais esquissé dans mon dossier, mais maintenant je le vois de manière très lucide. Une réflexion s’impose à ce sujet.

    Bien à vous,

    A. Moatti

  3. Merci Frédéric Dardel pour ces remarques que je partage également.

    La question tient sans doute à ce qu’on entend par “diriger” et comment le pilotage de l’établissement peut (et doit) être partagé entre le président de l’établissement (pilotage politique) et le directeur général (pilotage opérationnel).

    Définir les orientations stratégiques de l’établissement, en particulier en recherche, pour un établissement qui a une dimension internationale forte et obtenir l’adhésion des équipes de recherche et de formation par la recherche, requiert une forte légitimité et au moins un doctorat.

    Aucune grande université internationale n’est dirigée par une personne qui n’a aucune expérience de recherche.

    Pour ma part, il me semble même qu’il faut aller au delà du doctorat et avoir dirigé des recherches en tant qu’HDR ou assimilé.

    Des personnalités d’exception peuvent sans doute dépasser le handicap que constitue l’absence d’un doctorat, par leurs qualités personnelles. Mais ne pas avoir de doctorat reste une anomalie dans un contexte international.

  4. Merci Frédéric Dardel pour votre position mais je crois que je suis encore plus d’accord avec Sylvie Pommier,

    En fait, je pense que la direction d’une Université ou de tout établissement qui délivre des diplômes de doctorat devrait même être réservée à quelqu’un ayant une HDR et même un rang A. En effet, les diplômes de doctorat sont signés par le Président de l’Université. Quel sens a une telle signature si la personne qui signe le doctorat n’a aucune idée de l’engagement que cela représente et ne comprend pas ce que signifie la création de nouvelles connaissances.

    De plus, à l’heure de la LRU où les Présidents ont la possibilité de moduler les services de EC, il me semble de bon aloi que ceux qui ont ce pouvoir aient senti toute la difficulté qu’il y a à faire de la recherche.

  5. L’analogie que propose Frédéric Dardel est intéressante parce que précisément, ce qui est si spécifique dans la gouvernance de la recherche académique, c’est le principe d’indépendance des chercheurs. C’est ce qui amène une subsidiarité forte, une façon de diriger spécifique. On ne commande pas des « livrables » bien définis, en recherche académique. Cela ne marche pas comme ça. CNES souvent cela que des chercheurs ont intégré, ce qui ne les empêche pas de diriger leurs établissements.
    Les journalistes partagent avec les chercheurs ce principe d’indépendance. La gouvernance d’un organe de presse doit avoir ses spécificités, c’est aussi
    une question d’efficacité et de confiance du public.

    Bien sûr, Mauguin et Descoings sont des gens exceptionnels. Mais faut il raisonner ici à partir de cas exceptionnels ? Pas sûr.

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