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Le capital réputationnel joue un rôle décisif dans l’enseignement supérieur et la recherche de notre pays. Quels que soient ses qualités ou ses défauts, un étudiant sortant de telle ou telle grande école bénéficie en général d’un a priori positif. Mais ceci s’applique aussi entre universités et entre universités et organismes de recherche. Faute d’évaluations à la hauteur et d’un système peu transparent, une approche réellement rationnelle est pour le moment un mythe. D’où des réputations qui deviennent des rentes.

“Nous croyons souvent ce que nous voulons croire, pas ce que l’évidence nous conduirait à croire” écrit Jean Tirole 1in Économie du bien commun. Ainsi, écoles, universités et organismes de recherche sont embarqués dans un système qui prétend objectiver leurs réputations respectives, mais dans un contexte historique marqué par le poids des hiérarchies françaises.

Ces réputations, dans la durée, ne peuvent être totalement le fruit d’une ‘construction artificielle’. Il y a certes des modes, des engouements, mais il y a toujours des explications. Elles peuvent être “surfaites”, dépassées ou injustes, mais elles existent. Car comme dans nos relations interpersonnelles, la perception des autres est nimbée d’a priori, de préjugés, de mauvaise information aussi. Accréditations, nombre d’élèves de prépas, chercheurs les plus cités, nombre de lauréats ERC, classements divers et variés etc., la panoplie est pourtant large ! Tellement large que nous finissons par perdre de vue l’essentiel, ce qui est objectivé, fiable.

Car la bonne ou mauvaise réputation est par nature basée sur des faits “mouvants”, d’autant qu’elle agrège celles de tous les acteurs. Et à ce jeu, les universités peinent par exemple à faire valoir leurs changements et demeurent enkystées dans cette image post-68, que renforcent régulièrement les blocages : une occupation de Tolbiac vaut négativement plus qu’un bizutage médiatisé dans une école !

Écoles : les effets de “halo” de la bonne réputation

Pour les écoles, les classements sont la règle et figent d’ailleurs une hiérarchie qui bouge peu. A l’occasion de son colloque annuel, la CGE a commandé une intéressante étude Ipsos qui confirme la “bonne” réputation des Grandes écoles tant chez les recruteurs que dans l’opinion publique. Ce n’est évidemment pas une surprise. Mais de qui et de quel capital réputationnel parle-t-on ?

2 résultats de cette étude retiennent l’attention. Si “être diplômé d’une Grande école convoque un système de valeurs positif entourant le diplômé”, les références sont avant tout celles des “Grandes écoles les plus prestigieuses”. Ainsi, par effet de halo, les “petites” écoles (les plus nombreuses) bénéficient du capital réputationnel d’un nombre très limité d’établissements.

Ensuite, l’idée dominante, mais à double tranchant, que “les Grandes écoles permettent de se constituer un réseau professionnel pour sa future carrière”. Ce qui peut aussi être interprété comme la supériorité de l’effet réseau sur l’effet académique…

Soulignons enfin, comme le relève Ipsos, que les témoignages cités des recruteurs, d’ailleurs très ambivalents, révèlent sans doute aussi…leur origine, selon qu’ils sont issus d’une école ou d’une université. Comme le disait il y a quelques années Franck Riboud, à l’époque PDG de Danone, devant un amphi (multiculturel diraient les anglo-saxons) de masters de l’université Paris XIII à Villetaneuse, “mes cadres, venant souvent de HEC, recrutent ceux qu’ils connaissent, ce qui les rassure”. Et donc peu venant du 9.3.

Bref, et c’est là le questionnement de ce billet, les grilles de lecture sont en permanence biaisées : par l’origine des décideurs, les représentations dominantes ou encore par les bénéfices supposés mais pas forcément prouvés. Et cela est vrai pour les universités entre elles et les organismes de recherche.

Recherche : est-ce si rationnel ?

Officiellement, la hiérarchie de la recherche découle des publications et de leur impact, même si ceci est de plus en plus contestée. Pourtant, dans l’opinion publique et dans l’opinion publique dite “éclairée”, les biais cognitifs sont les mêmes. Un chercheur fortement médiatisé a plus de chance d’obtenir l’écoute des pouvoirs publics (je ne donnerai pas de noms !).

Prenons l’exemple de l’économie : un classement thématique, ultra spécialisé mais qui fait référence (Ideas) permet de découvrir, à côté des “stars” (J. Tirole ou Th Piketty), d’illustres inconnus médiatiques, ou à côté des établissements “réputés” (PSE, TSE, Sciences Po) des outsiders inattendus : Aix-Marseille Université, Cergy (CY désormais) et bien d’autres.

Autre exemple dans les “humanités”, je découvrais par hasard en janvier 2016 dans la lettre d’information de l’université de Franche-Comté, que Florent Montaclair, enseignant-chercheur de littérature, était le premier Français à se voir décerner la médaille d’or de la Société internationale de philologie, un prix dont Umberto Eco ou encore Noam Chomsky ont été récipiendaires. Quasiment aucun écho puisqu’il cumulait quelques défauts : enseignant-chercheur, dans une université de province, à l’IUFM et en plus dans une discipline dite LSHS… Et sans doute pas dans les réseaux ad hoc !

Car ce “bon sens” commun n’épargne personne, même en sciences dures. Quelle ne fut pas la surprise générale, à l’occasion des premiers résultats du PIA, de découvrir qu’à Clermont-Ferrand (à l’époque l’université Blaise-Pascal essentiellement), on “cartonnait” en termes de Labex. Ou encore qui n’a pas été surpris par la médaille 2018 de l’innovation décernée par le CNRS à Daniel Le Berre, enseignant-chercheur à l’université d’Artois ?

Pendant ce temps, la France est derrière les Pays-Bas et juste devant la Suisse pour les chercheurs les plus cités 😉. Cela peut expliquer le tir de barrage de 2012 et d’aujourd’hui sur la notation des labos car des réputations pourraient être mises à mal. En effet, dans le microcosme parisien, les Académies, les médias etc. on ignore ou méprise souvent ce qui se passe dans tel ou tel labo qui n’est pas dans des réseaux d’influence identifiés et on arrive vite à la conclusion qu’on incarne, seuls, l’élite scientifique.

Loin de moi l’idée que les hiérarchies actuelles soient fausses : mais les effets réputationnels interdisent leur remise en cause et surtout freinent l’émergence de “challengers”.

Des universités entravées par le poids du passé

Quant aux universités, leur mauvaise réputation est historique dans notre pays même si elles exercent une fascination indéniable (Ah ces universitaires médiatiques, ces universités d’entreprises, ces universités d’automne etc.). Coincée entre les écoles et les organismes de recherche, hantées par le poids d’un passé difficile, elles font face à un triple défi “réputationnel”.

D’abord concernant les formations, la résistance absolue dans les universités à l’évaluation des enseignements permet au tabou de la qualité des contenus des cursus des Business schools de prospérer. Pourtant, les données objectives pourraient leur fournir des arguments forts : sélectivité et profil des étudiants, insertion professionnelle et évolution sur la durée, etc.

Ensuite pour la recherche, parce que les universités sont cannibalisées par les organismes qui, comme le CNRS, martèlent qu’ils incarnent la science. Dans un pays ultra-centralisé, les organismes nationaux apparaissent comme les représentants légitimes d’une science qui est pourtant pratiquée dans les universités 🙂.

Enfin, entre universités elles-mêmes car s’est établie une hiérarchie basée … sur le poids respectif des organismes de recherche dans leurs laboratoires. Même les idex sont touchées : j’entends encore souvent des remarques négatives sur les faiblesses des universités de Strasbourg ou Bordeaux, avec l’argument de leur poids scientifique inférieur comparé avec d’autres sites. Car les raisonnements sur le “poids”, la “taille” ont la vie dure ! Or, le système centralisé perdure et les effets de réputation dans les couloirs du MESRI restent, quoiqu’on en dise, la norme. Une “petite” université est spontanément vue comme n’ayant pas … la taille critique.

Un mot d’ailleurs sur les SHS, concentrées majoritairement dans les universités : les médias y jouent un rôle clé dans un secteur supposé plus accessible au grand public. C’est ainsi que se bâtissent des réputations à coup d’interviews ou de tribunes dans les quotidiens ou de présence sur les plateaux de télévision. Qui évidemment ne reflètent pas forcément une hiérarchie scientifique mais favorisent les Parisiens, mais surtout celles et ceux qui ont souvent un message “politique” à faire passer (voir mon article sur le livre de Ch. Musselin) …

Les raisons d’un système opaque

Pourquoi l’opinion publique dite “éclairée” se base-t-elle encore en grande partie sur des réputations, qu’elles soient justifiées ou injustifiées ? Pour 2 raisons.

La première est que le fonctionnement des élites scientifiques françaises imite non pas ses homologues étrangers mais plutôt les élites technocratiques à la française qu’elles critiquent tant ! Logique exclusive de réseau, conformisme, auto-reproduction, faible mobilité, évaluations opaques, tout les porte vers des biais, dans une forme de hiérarchie des valeurs implicite, cohérente avec l’image qu’elles ont d’elles-mêmes.

La seconde, qui en découle et qui l’explique, c’est la faiblesse du système d’évaluation dans notre pays qui fige ces biais. Les décisions ou appréciations basées sur la réputation sont légion. Combien de rapports d’évaluations commencent ou se concluent par “cet établissement, ce laboratoire, cette formation, a bonne réputation, a une réputation internationale” ? Et comme les évaluations ne sont pas, comme par exemple au Royaume-Uni, décisionnelles sur les moyens…

On découvre ainsi un champ infini de représentations qui influencent les décisions à tous les niveaux. Cela concerne les responsables du ou des ministères, les responsables d’établissement, les syndicalistes, les responsables de terrain, bref toutes celles et tous ceux qui sont amenés à prendre ou peser sur les choix. Ce qui implique de mentionner les médias et les journalistes, qui peuvent faire, ou défaire une réputation.

Dans mes fonctions passées (désormais lointaines) de directeur de la rédaction d’AEF, j’étais toujours interloqué lorsque des responsables divers et variés me demandaient mon avis sur tel ou tel établissement ou encore tel ou tel responsable. L’exemple classique est l’interview du recteur ou de la rectrice dont le seul objectif est d’être lu par le ministre et son cabinet… Car les recteurs sont-ils évalués sérieusement ? Évidemment non !

En conclusion, notre système est peu transparent et vit en réalité sur des hiérarchies du passé, rarement remises en cause.

Pour conclure ce billet sur les bonnes ou mauvaises réputations, je ne résiste pas au plaisir de rappeler cette chanson de Georges Brassens :

“Au village, sans prétention
J’ai mauvaise réputation
Qu’je m’démène ou qu’je reste coi
Je pass’ pour un je-ne-sais-quoi
Je ne fait pourtant de tort à personne
En suivant mon chemin de petit bonhomme
Mais les brav’s gens n’aiment pas que
L’on suive une autre route qu’eux
Non les brav’s gens n’aiment pas que
L’on suive une autre route qu’eux
Tout le monde médit de moi
Sauf les muets, ça va de soi”

Références   [ + ]

1. in Économie du bien commun

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