À quelques mois de l’élection présidentielle, l’enseignement supérieur et la recherche figureront-ils parmi les principaux thèmes de la campagne ? Non sauf pour les sujets polémiques sur la politisation supposée des universités, des recherches dénoncées comme inutiles en SHS ou encore l’instrumentalisation de Parcoursup, le nouveau Linky ou des étudiants qui meurent de faim… De plus, la question de l’ESR, quand elle est traitée, l’est soit au milieu des problématiques de l’éducation nationale, soit de celles de l’innovation ou de l’économie, mais jamais en tant que telle. Malgré tout, les propositions qui commencent à apparaître dessinent déjà des conceptions assez différentes de l’université, de la recherche et de leur financement. Mais aussi des convergences inavouables ! Quant à l’extrême-droite, probable gagnante de 2027, j’y reviendrai dans un autre billet.
Il est donc prématuré de parler de programmes complets ! Le nombre de candidats va diminuer (primaires de la gauche par exemple) tandis que les divergences internes traversent toutes les forces politiques. Une recension comparative (en partie grâce à l’IA) permet néanmoins de distinguer trois grandes orientations : celle d’une droite qui met l’accent sur l’excellence, la sélection et la professionnalisation ; celle d’un centre qui privilégie la continuité de la modernisation du système ; celle d’une gauche qui met au centre la défense du service public, l’égalité d’accès et le financement récurrent de la recherche.
À droite : excellence et sélection
J’ai analysé le diagnostic de la commission d’enquête du Sénat qui devait servir de rampe de lancement au programme de LR. Mais devant les faits et l’action de différents sénateurs, y compris de droite, il a été beaucoup amendé et ses propositions ont été plus nuancées que ce que les médias on retranscrit. Pierre Ouzoulias, le président de cette commission, le confirme dans son commentaire sur ce blog. Bruno Retailleau et Les Républicains n’en retiennent en tout cas que certains constats et certaines conclusions.
- La stratégie : la droite n’a plus la vision malthusienne classique. Partant de l’échec en licence, elle veut orienter vers les filières professionnalisantes et freiner les poursuites à bac+5. C’est l’erreur d’analyse de beaucoup à gauche. Ces préoccupations, frais d’inscription compris, sont d’ailleurs partagées en privé par des présidents d’université « de gauche ». Remarquons que les BTS, eux, resteraient gratuits 😏
- Le flou : LR veut financer les filières « rentables » en emploi, sans chiffrage ni méthode.
- Autonomie : David Lisnard va bien plus loin, avec une forte différenciation entre établissements mais avec un grand ministère fusionnant instruction, sciences, enseignement supérieur et culture.
- Vie étudiante : aides au mérite, selon la situation sociale, avec priorité aux étudiants français. Notons que LR prône une politique différente pour les allocations familiales (sauf pour les étrangers…) , avec des aides non ciblées sur les revenus.
- Recherche : souveraineté technologique, réindustrialisation, IA. Pas grand chose sur la recherche fondamentale, mais on pressent que la recherche en SHS ne sera pas une priorité !
‘Bloc central’ : moderniser sans rupture
On ne peut pas dire que le ‘bloc entral’ brille par ses réflexions. Il ne prône pas une rupture avec le modèle universitaire actuel : logique puisqu’il est/a été au pouvoir. L’autonomie des établissements est encouragée, mais ne s’accompagne pas, à ce stade, d’une remise en question aussi forte du financement public que celle que l’on peut trouver à droite. Il se situe ainsi dans une position intermédiaire : maintenir un investissement public significatif tout en recherchant davantage d’efficacité, d’autonomie et de liens avec les entreprises.
- La stratégie : continuité, autonomie encouragée, investissement public maintenu, avec plus d’efficacité et de liens avec les entreprises.
- Le flou : alors qu’E. Philippe promeut autonomie, responsabilité, excellence, dans la lignée de la LPR, cette dernière est aujourd’hui en partie à l’arrêt. De son côté, G. Attal plaide pour plus d’apprentissage et la « démassification » 1, mais sans préciser comment arbitrer entre licences, BTS, IUT et écoles.
- Vie étudiante : peu de propositions, malgré un rapport sur les bourses qui prône une réforme d’ampleur (financée par la fin de la réduction d’impôt et une remise en cause de l’APL pour tous).
- Recherche : l’IA comme enjeu de puissance chez Philippe. Chez Attal, des banalités.
À gauche : renforcer le service public
À gauche, le diagnostic est presque inverse et sans surprise tourne autour d’une augmentation des moyens, un refus de la sélection et des frais d’inscription à l’université, et une allocation d’autonomie étendue, voire pour tous. La différence avec la droite est particulièrement nette sur la sélection et l’accès gratuit. L’objectif affiché est de permettre l’accès et la réussite du plus grand nombre, en considérant que la réponse à la massification doit d’abord être une adaptation des capacités et des moyens du système. Elle souligne la diversification réelle des parcours des jeunes, le droit à l’erreur, mais peine à apporter une réponse claire à la contradiction entre leurs lacunes et les exigences universitaires.
- La stratégie : l’accès et la réussite du plus grand nombre passent par l’adaptation des moyens. LFI veut supprimer Parcoursup, l’ANR et le HCERES. EELV veut refondre Parcoursup et miser sur la recherche publique et les crédits récurrents. Le PS veut supprimer Parcoursup, plus de moyens pour universités et Crous, et une allocation d’autonomie (qui n’est plus universelle).
- Le flou : la contradiction entre lacunes des étudiants et exigences universitaires reste sans réponse. Et combattre la sélection seulement à l’université n’est-il pas un piège, vu le système dual CPGE/grandes écoles-universités ?
- Vie étudiante : préoccupation permanente de la gauche, avec le risque d’une instrumentalisation permanente : le misérabilisme guette avec la manipulation des chiffres sur les étudiants qui sauteraient un repas faute d’argent. La gauche, en promouvant sa « victoire » du restau U à 1 euro pour tous (qui exclut de facto tous les étudiants hors des villes universitaires), est face à un choix stratégique : doit-elle cibler les aides ou les étendre à tous (allocation d’autonomie) avec les conséquences budgétaires incluses ?
- Recherche : bien commun, liberté académique, crédits récurrents. Peu différenciant, à part sur la liberté académique, puisque le Sénat les reprend la nécessité de crédits récurrents
Les angles morts des réflexions
Des clivages brouillés. La commission du Sénat propose des mesures consensuelles avec toute la gauche ou une partie d’elle. La droite se divise sur l’autonomie, rejoignant une gauche plus centralisatrice. Les présidents d’université reflètent les mêmes nuances. Quant aux relations universités-organismes nationaux de recherche, elles sont ignorées ou expédiées : aucun camp ne confie aux universités le soin de porter la recherche française.
Ignorance historique. Le plus frappant n’est pas l’ignorance des problèmes de l’université, mais celle de ses évolutions et des attentes des jeunes. La fixation de la droite (et de la gauche en réaction) sur les étudiants en sociologie trahit une méconnaissance des chiffres d’inscrits. Et LR ne dit rien de la surreprésentation en France des diplômés d’écoles de commerce et d’administration pointée par l’OCDE, ni des milliers d’étudiants formés dans des conditions plus que discutables dans des écoles privées.
Formations : les impasses. La gauche défend les études longues et les passerelles ; le centre et la droite, l’orientation et l’adéquation formation-emploi. Personne ne répond à deux questions, sans parler de l’impact de l’IA sur les métiers :
- Combien d’étudiants veut-on accueillir et former, et dans quelles formations ?
- Ces propositions sont-elles compatibles avec une architecture incohérente (CPGE, BTS, IUT, licence…), aggravée par un privé lucratif qui risque le crash ?
Recherche : l’ombre du CIR. Faut-il financer les recherches aux applications identifiables ou préserver une recherche libre aux fruits parfois lointains ? Le débat oppose toujours artificiellement fondamental et appliqué. Le CIR coûte 7 Md€ par an. Droite et centre le voient comme un outil de compétitivité, même si certains songent à le recentrer sur les PME et ETI. La gauche demande à financer plus directement universités et organismes publics, les Écologistes proposent de le supprimer.
Selon Fipeco (F. Ecalle), les administrations publiques financent la R&D à hauteur de 0,8 % du PIB, proche des autres pays du G7, et le CIR ajouterait 0,2 point. Le CIR colle donc aussi à la gauche comme un sparadrap : le problème n’est pas tant le financement de la recherche publique, mais son organisation et sa performance (ce sont les universités qui sont sous-financées). Le vrai problème, pour atteindre les 3 points de PIB, c’est la faiblesse de la recherche privée, pour des raisons surtout culturelles : formation des élites, aversion au risque.
- lagazettefrance.fr, dépêche AFP du 30/4/2026 ↩︎