Les sénateurs LR voulaient une commission d’enquête sur « l’excellence académique » des universités. Sous-entendu, des universités mal gérées, ouvertes à toutes les « dérives militantes » et qui ne savent pas faire réussir leurs étudiants ou leur permettre d’avoir de bons emplois. Patatras c’est l’arroseur arrosé ! Le rapport renverse l’accusation et démontre, chiffres à l’appui, que les universités sont plutôt les victimes d’un système mal pensé et mal financé et réclame une remise à niveau du financement. Dans le même temps, la plupart des présidents d’universités ont dénoncé avec justesse les contraintes (capacités d’accueil imposées, étudiants inscrits par défaut), veulent les maîtriser … mais refusent ce qui est de facto une sélection ! Là aussi l’arroseur arrosé… Les communautés universitaires et leurs dirigeant(e)s sont et seront-elles capables de formuler un projet pour la France sur la base des constats désormais partagés, y compris chez une partie de la Droite ?
Cette commission d’enquête du Sénat 1, présidée par le sénateur Pierre Ouzoulias (CRCE‑K, Hauts‑de‑Seine) et dont la rapporteure était Laurence Garnier (LR, Loire‑Atlantique) a mené une trentaine d’auditions de fin mars à fin juin 2026, et publie un rapport de 333 pages et dix recommandations 2. Brûlot de la Droite sénatoriale ? Ballon d’essai de B. Retailleau, dont L. Garnier est porte-parole, pour les présidentielles ? Si c’était l’objectif, il est raté ! Contrairement à beaucoup de commentateurs, et après avoir fait appel à l’IA, j’ai vraiment lu dans le détail ce rapport.
Il vient après de nombreux rapports sur l’université, du Sénat lui-même (Améliorer la performance de l’enseignement supérieur : un contrat qui reste à honorer en 2025) de l’IGESR, de la Cour des comptes et des récentes Assises du financement. En cela, il est une sorte de synthèse de réflexions menées depuis des années et propose une refonte assez profonde du modèle universitaire français, pas simplement une série de mesures ponctuelles. Il est d’autant plus intéressant que les réflexions des candidats à la présidentielles sont aussi vides qu’ils/elles sont nombreux. Au-delà de la volonté des sénateurs LR, d’ailleurs pas monolithiques, ce rapport résume l’ensemble des débats sur l’enseignement supérieur, même si les réflexions sur la recherche (ah le tropisme ONR !) y sont marginales, de même d’ailleurs que la vie étudiante.
Quand LR rate son objectif…
Un procès raté. Il est plus que probable que LR entendait dresser un procès en règle des universités autour de leurs supposées « dérives militantes », de leur faire porter la responsabilité de l’échec en L, de pointer leur gestion calamiteuse, ou encore de souligner le « fardeau » des étudiants étrangers en flirtant avec la préférence nationale. Le président communiste de la commission d’enquête P. Ouzoulias juge ainsi que la commission d’enquête a servi à L. Garnier pour essayer « de trouver des mesures chocs qui pourraient nourrir le programme de Bruno Retailleau ». Mais il admet un consensus majeur sur le sous-financement des universités.
Des contradictions à droite et à gauche. P. Ouzoulias voit à juste titre dans le rapport deux lignes politiques « contradictoires ». D’une part, une « ligne Pécresse » qui « promeut la poursuite de l’autonomie des universités, le libre choix de leur organisation et des étudiants qu’elles accueillent ». D’autre part, une « ligne Retailleau », qui souhaite « une reprise en main politique des universités par l’État, car elles seraient allées trop loin dans l’acceptation d’opinions divergentes ». Il illustre cette « contradiction » par l’exemple des étudiants internationaux : « si Laurence Garnier veut que les universités aient plus de liberté dans le choix de leurs étudiants, elle prône exactement l’inverse pour les étudiants étrangers ». Mais sur la sélection, est-ce que la position du socialiste D. Ros (voir infra) est compatible avec la doxa actuelle de la gauche ?
Un rapport qui mérite un vrai débat
Des préoccupations partagées. Pourtant, preuve que cette commission d’enquête ne peut être réduite à quelques petites phrases ou slogans, les sénateurs P. Ouzoulias (PCF) et D. Ros (PS) admettent, outre des échanges fructueux, des préoccupations partagées. Car le rapport de 333 pages consacre l’essentiel de son contenu à des questions majeures plutôt qu’à des polémiques 3.
Mais outre le sous-financement des universités, il pointe surtout les contraintes imposées aux universités qui les entravent pour atteindre la fameuse « excellence académique ». Y compris sur les droits d’inscription ou sur la sélection, il est beaucoup plus nuancé que quelques réactions outrées laissent supposer. Idem à propos des étudiants étrangers en fournissant des chiffres intéressants, proposant des solutions sur la précarité de ces étudiants, avec une comparaison avec l’Allemagne qui mérite réflexion, et surtout propose une stratégie qui peut être débattue.
Un oubli majeur. Certes, il enfonce quelques portes ouvertes sur l’orientation ou sur le célèbre ‘Etat stratège’ que tout le monde cherche désespérément. Mais comme la plupart des réflexions, il oublie de repenser l’architecture du premier cycle entre les CPGE, les IUT, les STS, la licence et les autres formations publiques, en limitant les choix et spécialisations trop précoces des jeunes. C’est d’ailleurs un consensus curieux avec une partie de la gauche et l’extrême-gauche universitaire 😏 !
Un diagnostic incontestable … et consensuel !
Les auditions ont montré que les faits sont têtus (oui je cite Lénine) d’autant que quelques sénateurs, de gauche comme P. Ouzoulias ou D.Ros, mais aussi du centre ou de droite, ont su convaincre pour imposer des thèmes. Le déroulement des travaux le confirme, par exemple sur le doctorat ou les appels à projet. Il faut d’ailleurs écouter les auditions d’actuels ou anciens président(e)s d’universités pour comprendre que, malgré les outrances de certains sénateurs LR, elles ont porté par leur sérieux et leur argumentation.
Quelles que soient les appartenances politiques, voici quelques constats partagés. Ils montrent à l’évidence que la Droite s’est éloignée de certains discours ‘radicaux’.
- les universités ont absorbé une massification considérable mais ont été soumises à une accumulation de réformes et d’injonctions contradictoires ;
- la multiplication des appels à projets contribue à les déstabiliser et il faut renforcer le socle de leurs ressources
- l’échec en premier cycle est multifactoriel et suppose un meilleur encadrement mais aussi de créer des places dans les filières courtes professionnalisantes.
- la situation des bourses est préoccupante y compris pour les étudiants étrangers, en nombre et en montant ;
- les universités manquent de marges de manœuvre et ont besoin d’une plus grande autonomie, tandis que leur situation financière est dégradée, aggravée par l’accumulation de charges par l’État qu’il ne compense pas toujours intégralement (point d’indice, CAS Pensions) ;
- le système d’orientation secondaire/supérieur fonctionne mal tandis que les graves failles du système scolaire pèsent sur les universités ;
- l’attractivité scientifique française s’est dégradée tandis que le doctorat est insuffisamment valorisé.
On est donc très loin d’un rapport à charge même si, à la lumière des auditions de responsables, il ne passe pas sous silence les blocages internes ou le double langage des communautés universitaires. Le véritable mis en cause, c’est l’État… et j’ajouterai les Parlementaires eux-mêmes.
4 lignes de fracture sur le modèle universitaire
Le véritable clivage ne porte finalement pas tellement sur la nécessité de « sauver » ou de « renforcer » l’université mais sur ce qu’il faut changer pour y parvenir. Il existe 4 lignes de fracture, que l’on retrouve chez les sénateurs mais aussi … chez les président(e)s d’université auditionnés. Et ce clivage ne se réduit pas à gauche-droite.
Sélection : une divergence réelle, mais pas absolue
Même sur la question potentiellement explosive de la sélection, le clivage est moins caricatural qu’on pourrait l’imaginer. Pour L. Garnier, le système actuel est hypocrite : l’université laisse entrer des étudiants dont elle sait parfois qu’ils ont très peu de chances de réussir, puis opère une « sélection différée et par l’échec ». Elle propose donc de donner aux universités une véritable capacité de sélection à l’entrée.
La gauche répond : oui au diagnostic, mais pas à une sélection conçue comme premier instrument de régulation. Si Yan Chantrel (PS) défend « l’universalité et l’accessibilité, non la sélection », David Ros, professeur de physique à Paris-Saclay, est plus nuancé… Il explique ainsi que la sélection n’est « pas un sujet tabou » pour les socialistes, mais qu’elle doit être précédée par une meilleure information et un véritable accompagnement des lycéens. Il accepte une orientation sélective à condition qu’elle repose sur un contrat pédagogique clair, une bonne information et une diversification préalable des voies de formation.
La divergence est importante, mais pas frontale sur le diagnostic. Tous les présidents d’université auditionnés ont pointé les lacunes d’une partie des étudiants en L1, la nécessité de leur laisser définir leurs capacités d’accueil, l’engorgement de certaines filières etc. Mais sans aller pour la plupart à accepter la généralisation de l’idée de sélection. La question essentielle n’est-elle pas : comment une sélection peut-elle et doit-elle éviter une assignation à l’orientation dans les filières courtes pour les jeunes issus de milieux défavorisés ?
Le financement : un clivage plus profond
C’est probablement la vraie fracture idéologique du rapport. Pour la rapporteure, il faut simultanément :
- augmenter la SCSP (subvention pour charge de service public) et compenser intégralement les décisions de l’État (point d’indice, CAS Pensions etc.) ;
- donner davantage d’autonomie aux universités ;
- développer leurs ressources propres en développant apprentissage et formation continue notamment ;
- augmenter les droits d’inscription et simultanément le nombre et le montant des bourses, réformer le système afin d’éviter les effets de seuil ;
- utiliser davantage les contrats d’objectifs et de performance.
Le rapport insiste donc explicitement sur le fait que la hausse des droits ne doit pas remplacer l’effort de l’État, suivant en cela les propos de Ch. Musselin par exemple. Mais pour la gauche sénatoriale, le raisonnement est inversé : le problème premier est le sous-financement par l’État avec la crainte d’une évolution progressive vers un modèle anglo-saxon. Un président d’université pas spécialement d’extrême-droite 😊 comme E.Mouhoub-Mouhoud a plaidé lui pour une proportionnalité des droits aux revenus parentaux. Rappelons pour montrer que ce n’est pas si simple que, parmi les présidents opposés à une hausse des droits ou à la sélection, beaucoup ont des composantes pratiquant des droits très élevés et hyper sélectives…
Autonomie : un clivage gauche-droite dépassé
On pourrait penser que c’est une opposition droite/gauche classique : plus d’autonomie contre plus d’État. L. Garnier veut une autonomie beaucoup plus forte des universités : ressources humaines, offre de formation, capacités d’accueil, gouvernance. Mais Marie-Claire Carrère-Gée (LR) exprime une réserve importante : elle ne souhaite pas que les universités puissent librement déterminer le contenu, le volume et les capacités des formations. Selon elle, l’État doit rester stratège. On retrouve là un vieux clivage de la droite : lors de la LRU, V. Pécresse a dû faire face à de nombreuses oppositions de la droite universitaire attachée à tout ce qui est national (comme le CNU) dans un consensus avec une grande partie de la gauche 😉…
Quant L. Garnier précise que l’État pourrait conditionner son financement à certaines formations jugées nécessaires pour la souveraineté ou la compétitivité et certains pays pour l’accueil des étudiants étrangers, n’est-on pas plutôt sur une simple autonomie de gestion et un pilotage stratégique de l’État qu’une autonomie réelle ? En tout cas, P. Ouzoulias ne s’est pas privé de pointer la contradiction.
Quelle conception de « l’excellence » ?
C’est probablement la divergence intellectuelle la plus stimulante. Le rapport définit finalement l’excellence autour de quatre dimensions (réussite étudiante, insertion professionnelle, rayonnement de la recherche, capacité à attirer les meilleurs profils). Mais la gauche reproche précisément au rapport de ne pas avoir suffisamment défini ce qu’il entend par excellence. Elle plaide pour reconnaître la diversité des excellences.
Donc derrière le mot « excellence », deux conceptions semblent se confronter : Excellence comme performance académique et scientifique internationale, avec sélection, différenciation, attractivité et autonomie versus Excellence comme capacité du service public à faire réussir le plus grand nombre, avec démocratisation, égalité territoriale et financement public.
Est-ce une divergence beaucoup plus fondamentale qu’une simple opposition sur une mesure particulière ? Ou bien ces 2 conceptions peuvent-elles converger ? L’une des réponses esquissée, pas nouvelle, est la différenciation à l’œuvre au sein de l’ESR.
Des président(e)s d’université divisé(e)s
Saluons d’abord la volonté des président(e)s d’université de convaincre des parlementaires soit ignorants, soit hostiles voire les deux à la fois ! Mais les auditions ont révélé 2 choses : leurs divergences et/ou le décalage entre leurs constats sur le fonctionnement de leur établissement et leur position publique et surtout 2 visions, l’une défensive l’autre offensive.
Des divergences fortes. Au silence d’Udice (à ce jour), s’oppose la réaction immédiate et virulente de 6 présidents d’université (L’Initiative), avec un discours dénonciateur sur la sélection et les droits d’inscription qui fera plaisir à leurs collègues partisans de la sélection et de la hausse des droits d’inscription… Et le président de France Universités Lamri Adaoui juge que la réforme des aides constitue à ses yeux « le prérequis absolument indispensable à n’importe quelle autre discussion » sur le financement des études. Une illustration des nuances sur le sujet…
Une contradiction majeure sur la sélection. Cela n’a pas échappé aux sénateurs : il existe chez les responsables universitaires un décalage entre leurs analyses sur leurs difficultés (par exemple sur les lacunes des étudiants, l’engorgement de certaines filières, la sélection en master) et leurs positions publiques. Ils/elles veulent avoir la maîtrise de l’admission, ce qui signifie en clair le droit de sélectionner. Mais ne l’assument pas. Pourquoi en rendre responsable les sénateurs et LR ? Tout le monde le sait : derrière tout ceci, et cela a été abordé par la commission d’enquête sur la gouvernance, il y a des communautés particulièrement divisées et qui les élisent.
Ni cohérents, ni offensifs. Alors, comment les universités peuvent-elles sortir du piège d’un débat qu’elles contribuent à nourrir sur les droits d’inscription, la sélection ou les étudiants étrangers ? Au fond, les présidents d’universités, au-delà pour certain d’arrières pensées aussi partisanes que celles de LR, sont incapables de délivrer un « narratif » (comme l’on dit) cohérent et offensif pour peser sur le débat public.
Au moment où tous les rapports officiels plaident pour les universités, passant d’une logique accusatoire (les universités sont mal gérées) à une logique positive (faisons leur confiance en leur donnant les moyens), qu’attendent-ils pour s’emparer de ce que dit E.Mouhoub Mouhoud sur BFM : « 𝐒𝐭𝐫𝐚𝐭𝐞́𝐠𝐢𝐪𝐮𝐞𝐦𝐞𝐧𝐭 𝐚𝐮𝐣𝐨𝐮𝐫𝐝’𝐡𝐮𝐢, 𝐥’𝐄́𝐭𝐚𝐭 𝐝𝐨𝐢𝐭 𝐦𝐞𝐭𝐭𝐫𝐞 𝐥’𝐞𝐧𝐬𝐞𝐢𝐠𝐧𝐞𝐦𝐞𝐧𝐭 𝐬𝐮𝐩𝐞́𝐫𝐢𝐞𝐮𝐫 𝐞𝐭 𝐥𝐚 𝐫𝐞𝐜𝐡𝐞𝐫𝐜𝐡𝐞, 𝐥𝐞𝐬 𝐮𝐧𝐢𝐯𝐞𝐫𝐬𝐢𝐭𝐞́𝐬, 𝐚𝐮 𝐦𝐞̂𝐦𝐞 𝐧𝐢𝐯𝐞𝐚𝐮 𝐪𝐮𝐞 𝐥’𝐚𝐫𝐦𝐞́𝐞 » ?
- Lancée par le groupe Les Républicains, en application d’un « droit de tirage » dont dispose chaque groupe par année parlementaire. ↩︎
- Le rapport a été adopté par 14 voix pour, cinq contre et une abstention, celle de son président P. Ouzoulias. 5 sénateurs de gauche ont voté contre : Mathilde Ollivier, du groupe écologiste ; et David Ros, Adel Ziane, Yan Chantrel et Karine Daniel, du groupe SER. Rappelons que LFI ou le RN ne sont pas membres de cette commission sénatoriale. ↩︎
- Les supposées « dérives militantes » représentent environ une dizaine de pages sur 333 et une recommandation sur 10… ↩︎