‘Abrogation de Parcoursup’ : l’hydroxychloroquine a encore frappé

Qu’il existe un malaise dans la jeunesse (au-delà des émeutes de samedi), c’est un fait. Pour y répondre, il existerait une recette miracle : l’abrogation de Parcoursup portée par les mêmes qui prônaient l’hydroxychloroquine ou le vaccin russe (LFI et le RN 1 rejoint désormais par LR) sans parler des nombreux anti-vaxx logés chez EELV… Cela effacerait le stress, supprimerait la sélection, combattrait le racisme, permettrait de trouver une place à chacun dans la meilleure formation et pourquoi pas, ferait revenir l’être aimé ! A l’ère de la post vérité, médias et forces politiques ont trouvé leur hydroxychloroquine. Pendant ce temps, tout le monde fait semblant d’ignorer que la recette miracle se heurtera au mur de la réalité : niveau hétérogène des néobacheliers, déséquilibres géographiques, adéquation entre aspirations floues et multiplication de l’offre elle-même très/trop spécialisée. Mais le véritable tabou français c’est la demande, peu assumée publiquement, des universitaires de choisir leurs étudiants … comme ailleurs en France dans le public (écoles, archi, STS, CPGE etc.).

Qui lira le baromètre publié comme chaque année sur le taux de satisfaction Parcoursup 2026 à partir d’un sondage auprès de plus 1000 lycéens ? Il donne des indications sérieuses sur le ressenti réel des lycéens, en positif et en négatif. Mais dans le monde des vérités alternatives, Parcoursup, comme la Covid 19, a désormais ses nouveaux D. Raoult : refus de s’appuyer sur les données réelles, arguments frauduleux, ou encore volonté de le dénoncer comme le mal absolu à l’image du vaccin ARN à l’époque. Il y avait le compteur Linky, coupable de tout (de la hausse des tarifs de l’électricité aux atteintes à la vie privée, en passant par l’existence de maladies chroniques, et j’en passe), il y a donc Parcoursup, l’autre Linky. Mais supprimer cette plateforme, c’est déjà techniquement impossible pour la rentrée 2027, sauf à instaurer un chaos généralisé. La proposition de LFI ou d’EELV d’ouvrir « des centaines de milliers de places », en particulier à l’université 2, outre qu’elle ignore la démographie en baisse tendancielle, supposerait de recruter des milliers d’universitaires et de construire des dizaines de milliers de m2 en 1 ou 2 ans 🤔. Des milliers de demandes en L1 de droit à Paris1 ou Paris 2 pour quelques centaines de places seraient règlées en quelques semaines ? Et pourtant des universitaires soutiennent cette démagogie. Alors, revenons au réel. Car même si Parcoursup est sacrifié sur l’autel du « politiquement correct », il faudra recréer un outil … un peu comme l’Aeres remplacée par le HCERES.

Parcoursup : pas transparent ?

Comme pour Linky, vous pouvez publier des études sérieuses, argumentées, mettre de plus en plus de données en libre accès, rien n’y fait. Il ne faut retenir que des informations partielles, décontextualisées, voire fausses et ignorer toute donnée qui atténuerait ou contredirait ses affirmations. Il suffit de lire les rapports du Comité éthique et scientifique de Parcoursup (CESP) comme celui de 2026 ou la page dédiée sur le site du ministère. Ou encore Claire Mathieu, co-autrice de l’algorithme, pas réputée pour être proche du pouvoir, qui dans ses interventions insiste sur le fait que cet algorithme est non seulement une transcription fidèle de la loi dans le code, mais qu’il est transparent et public, et qu’il repose sur des bases mathématiques solides (Gale-Shapley + adaptations pour les quotas de boursiers par exemple).

4 algorithmes, pas un. Ainsi, contrairement à une idée reçue, il n’y pas un mais 4 algorithmes. Ils sont publiés en ligne depuis 2018 et documentés. Le premier fait de l’appariement, ou des « mariages stables » (inventé par David Gale et Lloyd Shapeley, mathématiciens et économistes, pour assortir au mieux deux entités selon leurs préférences respectives). Les établissements reçoivent une liste de candidatures avec du contenu et ce sont les enseignants qui définissent les critères de sélection. Ensuite, 3 autres algorithmes veillent au respect de la loi : pourcentage de lycéens boursiers, priorité d’affection pour ceux qui demandent une place dans une université de leur académie et enfin, places d’internat dans les CPGE, qui prennent en compte un objectif social.

Rétablissons donc quelques faits …

Un progrès considérable. Et quiconque est allé sur la plateforme, pour peu qu’il soit un peu âgé 🙂 et a connu Ravel ou APB, peut témoigner du progrès considérable sur la connaissance des formations, leurs débouchés et leurs attendus. Et on est loin des 100 000 étudiants « en galère » annoncés par ceux qui rivalisent avec D. Trump. « À l’issue de la procédure », 60 lycéens sont encore accompagnés par des CAES afin de les aider à trouver une solution d’admission dans l’enseignement supérieur indique le gouvernement !

Qu’une partie des lycéens et des familles ait du mal à se repérer, c’est dans l’ordre des choses. Que les « décideurs », les médias et les forces politiques, des chercheurs, les ignorent en dit long sur l’état du débat public. On soulignera le courage des universitaires qui, en privé, jugent positivement cette plateforme mais restent muets face aux délires complotistes voire les encouragent 3. Il faut dire qu’il y a un éléphant dans la pièce : la sélection que leurs établissements pratiquent de facto mais sans l’assumer et en votant contre dans les CA. Mais c’est plus facile d’accuser Parcoursup !

Des contraintes pas imputables à Parcoursup

Au-delà de l’université, il s’agit de l’adéquation entre des aspirations souvent peu affirmées (et c’est plus que légitime) et une offre de formation pléthorique et souvent trop spécialisée. C’est aussi une réforme du bac, mal conçue puisque mal gérée. Surtout, n’oublions pas que le premier stress des jeunes et des familles est ce nombre insensé : 25 000 formations et la possibilité de former 10 vœux. De ce point de vue, on en peut que saluer l’efficacité et la transparence de la plateforme ! Ce stress est accentué par un calendrier contradictoire : le bac (qui existe toujours) et l’examen très en amont des dossiers par les établissements, avec des critères plus que variables ! Comment les universités pourraient-elles agir sereinement et de façon transparente, avec un bac sans signification, sans repère comparatif au niveau notation, sans véritable service d’admission et enfin sans assumer le fait de choisir leurs étudiants ?

Qui connaît ces 7 éléments sur Parcoursup ?

Si celles et ceux qui dénoncent la plateforme étaient soit honnêtes, soit sérieux, ils/elle découvriraient qu’avant tout ce sont les établissements qui classent et choisissent et

  • Qu’avec un peu plus de la moitié des effectifs, l’université n’est pas le seul acteur de l’accès l’enseignement supérieur alors que l’éventail des formations proposées n’a jamais été aussi vaste. Et que des dizaines de milliers de néobacheliers visent justement des filières sélectives dans le secteur public hors université, sans parler du privé.
  • Que le problème central de l’accès à l’enseignement supérieur est d’abord francilien (voir infra) et également concentré sur quelques filières universitaires, droit et psychologie en premier lieu. Il n’y a pas en soi un problème de places mais d’adéquation avec la demande.
  • Que de nombreuses filières sélectives à l’université ne remplissent pas leur quota, sans parler des places libres en STS et CPGE. Et des filières universitaires comme l’allemand mais aussi des filières de STS ou d’IUT sont désertées.
  • Que plus d’un tiers des candidats ne sont pas des lycéens et que le nombre de candidats en « réorientation » et en reprise d’études a quasiment doublé depuis 2018 ! Ce qui devrait faire réfléchir sur la première année d’enseignement supérieur et la notion d’échec.
  • Que 80 % des candidats admis attendent moins de 7 jours pour recevoir une proposition tandis que 8 % attendent plus de 45 jours. Sachant que vu les calendrier scolaire et universitaire, le nombre de formations et de vœux, le jeu de chaises musicales des choix et désistements est un casse-tête.
  • Que les inégalités sociales sont fortement compensées par les quotas de boursiers, ce qui suscite de nombreuses critiques contradictoires du genre « ma fille ou mon fils sont des génies, les quotas les empêchent d’avoir la meilleure formation. »
  • Que la procédure Parcoursup n’induit aucune discrimination en raison de l’origine sociale ou géographique. En revanche une analyse de la situation en Région Nouvelle Aquitaine montre indépendamment de Parcoursup les effets de la distance et des questions de logement.

Île-de-France : un déséquilibre flagrant de l’offre de formation

Le problème de cette région est qu’y vivent la plupart des journalistes et décideurs divers (et leurs enfants si géniaux évidemment) ainsi que les filières jugées « les plus réputées ». Et donc de l’extrême-gauche à l’extrême-droite, ils ignorent car cela ne les intéresse pas, qu’il existe comparativement aux autres régions un manque de place dramatique dans les filières courtes professionnalisantes (IUT, STS). Les raisons sont multiples et historiques et sont un concentré du conservatisme ambiant, y compris dans les communautés académiques.

C’est d’abord le retard en IdF du plan U2000 de rénovation et construction des universités, seule région (présidée par le RPR Michel Giraud pendant 22 ans) à avoir refusé à l’époque de cofinancer. C’est aussi l’histoire et/ou le ‘conservatisme’ des universitaires parisiens, pour lesquels seuls compte le 3ème cycle (le Graal) et les filières ‘classiques’ qui y mènent : résultat seulement 2 IUT intramuros, dont un historique à Paris Cité. Pendant ce temps, des milliers de candidatures en droit à Paris 1 et Paris 2 sont refusées faute de places mais « aspirant » au passage les meilleurs dossiers au détriment des universités de la périphérie. Ajoutons pour faire bonne mesure, le conservatisme des enseignants parisiens des lycées, plus attachés aux CPGE qu’aux STS.

Résultat, un néo-bachelier francilien risque ainsi deux fois plus de n’avoir aucune proposition Parcoursup qu’un néo-bachelier hors Île-de-France, même si les universités de la couronne ont elles des IUT et les lycées des STS. Ce déséquilibre de l’offre de formation se conjugue donc avec une insuffisance de formations professionnalisantes, et notamment déficit en BUT et une prédominance de formations très attractives, ouvertes à toute la France, parmi les formations sélectives.

  1. Même si sur Cnews, Marine Le Pen tempère désormais sa position d’abrogation. ↩︎
  2. On remarquera que la gauche ne demande pas de supprimer la sélection dans les ENS, les CPGE etc. Curieux non ? ↩︎
  3. Thomas Piketty, en juillet 2018 à propos de Parcoursup, jugeait « la prise en compte des notes, des séries et du dossier scolaire dans les admissions universitaires (principale nouveauté de Parcoursup) …) forcément une mauvaise chose en soi, » à condition d’investir dans les universités. Il ajoutait qu’il s’agit « de questions complexes, qu’aucun pays n’a résolues de façon pleinement satisfaisante. Mais à partir du moment où le gouvernement annonce la transparence, il ne peut se permettre de maintenir une telle opacité (…). » Aujourd’hui, le ‘toutologue’ dénonce contre toute vraisemblance l’opacité de l’algorithme de Parcoursup… mais s’est bien gardé de créer une L1 non sélective à l’école d’économie de Paris qu’il a cofondée (avec l’aide de D. De Villepin au passage…). ↩︎

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