Avec la victoire possible, voire probable, du RN aux présidentielles 2027, il est temps de se poser les bonnes questions. Dans la tempête, les universités américaines ont montré face à D. Trump, que leur autonomie, si elle ne règlait pas tout, était une condition nécessaire pour se défendre, voire contre-attaquer. Une note de Terra Nova détaille à juste titre les faiblesses du système français extrêmement centralisé face à des velléités de mise au pas. Mais elle oublie ce fait essentiel et différenciant avec les Etats-Unis : ce centralisme et cette faible autonomie des universités françaises et de la science est justement ‘adoubée’ par les communautés scientifiques biberonnées au verticalisme, tandis que président(e)s d’université et dirigeant(e)s d’organismes de recherche sont en permanence tournés vers l’Etat central. Cette contradiction sera leur talon d’Achille face au RN, à moins que ce soit l’occasion de clarifier ces sujets qui font de la France une exception… Sinon gare au boomerang !
Si le tropisme pro Trump et pro Poutine du RN peut être un obstacle à sa victoire, mieux vaut quand même se préparer ! Il y aura évidemment la stratégie du chiffon rouge, portée par LFI pour créer partout du conflit à l’université, et celle de la ‘real politik’ qui sera rapidement vue comme de la faiblesse. Cependant, les communautés universitaires devront avant tout faire face à un défi autrement plus stratégique : défendront-elles l’autonomie de leurs établissements après l’avoir dénoncée en permanence ? Devront-elles chercher l’appui des collectivités locales après avoir dénoncé leurs interventions ? Pourront-ils défendre les appels à projets européens, par exemple sur les bourses ERC si le RN veut se retirer des financements européens etc. ? De quoi accouchera le choc entre la position politique centralisatrice et verticale du RN et celle pas moins centralisatrice des communautés académiques françaises ?
La stigmatisation comme stratégie…
Le RN n’a pour l’instant réussi à arrimer qu’une petite partie de la droite (E. Ciotti). Mais s’il gagne les présidentielles, les conditions seront réunies pour une forme de « gouvernement d’ouverture » telle que F. Mitterrand l’avait réalisé en son temps pour la gauche 1. Ce qui au passage permettrait au RN d’éviter l’écueil qu’a rencontré E. Macron : victoire aux présidentielles, défaite aux législatives. Avec une contrainte, tenir l’équilibre entre les aspirations contradictoires de son électorat populaire, de son électorat aisé et désormais d’un électorat de plus en plus réparti dans toutes les couches de la société…y compris chez les étudiants et les universitaires.
Des signaux pour son électorat. Le RN qui promet de raser gratis devra de toutes les façons gérer un budget contraint et faire des choix. Ce qui est sûr, c’est que l’Université ne sera pas une priorité budgétaire ce qui ne changera guère. La différence c’est qu’elle sera en plus stigmatisée. Le RN pourrait en effet envoyer un signal fort à son électorat populaire qui se voit comme déclassé, en dénonçant des études qui ne servent à rien, l’échec en licence, ou encore des universitaires coupés des besoins réels du pays. Quant à son électorat plus aisé, la bataille idéologique contre le ‘wokisme’, l’écriture inclusive ou les universités ‘usines à chômeurs’ et à gauchistes plaira. D’autant que le RN bénéficiera de ses ‘idiots utiles’ avec l’extrême-gauche dans les universités, enfin surtout dans les IEP 😊.
… le centralisme comme moyen
Des réflexions inexistantes sauf… Jusqu’à présent, la réflexion (très peu détaillée) du RN concernant l’ESR se réduit à ses fondamentaux, la chasse à l’immigration illégale au travers des étudiants étrangers, l’interdiction du port du voile à l’université (Cf. visite du RN sur la campus de Villetaneuse), une proposition de loi contre l’écriture inclusive, la dénonciation du ‘wokisme’, ou encore celle de l’Europe au nom de la souveraineté. Et un rapport à la science qui interroge. En 2022 Marine Le Pen prônait, comme feu le NFP, de réformer voire de remplacer Parcoursup. Qu’en sera-t-il en 2027, elle qui entend diminuer les effectifs et les financements des filières supposées ne mener à rien ?
Tout sera bon à prendre pour s’ingérer dans la politique des universités 2. Dans ce cadre, la “loyauté” des responsables de l’administration et des opérateurs sera scrutée. Mais au-delà des nominations, textes de lois et fléchage des crédits pèseront. L’interventionnisme centralisateur sera LE moyen d’orienter la politique.
Terra Nova : panaroma de l’exception française
Dans son intéressante note Mettre la science au pas : un scénario français, Terra Nova souligne le fait qu’un pouvoir autoritaire ou anti-science arrivant au pouvoir en France n’aurait même pas besoin de légiférer ou de brusquer le cadre juridique : le simple fonctionnement ordinaire de la centralisation administrative lui offrirait tous les leviers pour orienter, couper ou mettre au pas la recherche scientifique. La note montre à juste titre que le système français d’enseignement supérieur et de recherche (ESR) est structurellement très vulnérable à une prise en main autoritaire ou populiste.
Dépendance à tous les étages. En cause, sa dépendance financière totale (près de 76 % des financements issus des dotations de l’État), une absence de verrous institutionnels solides (à part pour le HCERES) pour la nomination des postes clés, la gestion des capacités d’accueil par les recteurs, la fixation des droits d’inscription, l’attribution des budgets de l’ANR, etc. Ce que confirme le classement de l’EUA sur l’autonomie académique et financière des universités françaises. La note cite Victoria Barham, présidente de la Toulouse School of Economics et ancienne doyenne de la faculté des sciences d’Ottawa, pour laquelle « en France, la première préoccupation d’un chef d’établissement, c’est le ministre. » Ce que je confirme avec mon expérience !
Des secteurs à risques
Sans doute, le secteur de la recherche incarné par les ONR souffrira moins, le RN se situant, avec de nouveaux alliés, dans les pas de la culture centralisatrice française. Outre une vision clairement ‘étatiste’ (sujet de divergences internes !), il est évident de son point de vue que les ONR sont plus lisibles et plus contrôlables que les universités jugées peu efficaces et surtout trop peu contrôlables ! D’autant que les dirigeants des ONR sont nommés et révocables.
Les perdants et les gagnants. Des secteurs seront sans doute protégés surtout s’ils touchent plus directement à la ‘souveraineté’ (le nucléaire) mais d’autres seront évidemment menacés, à l’image de la politique de R. Kennedy Jr aux USA, sur certains aspects de la recherche médicale, et évidemment sur le climat. Quant aux SHS, l’avenir s’annonce probablement sombre dans certaines disciplines… Côté formation, le secteur privé pourrait en théorie se réjouir tandis que les universités seront en permanence mises en cause sur le contenu de leurs enseignements, favorisant les sciences dures parées de toutes les vertus face aux SHS. La tentation sera probablement grande de flécher les crédits.
Les universitaires français face à une contradiction majeure
Il existe en France, de la gauche à la droite, au-delà des prises de positions classiques des syndicats, un mouvement « transpartisan » contre l’autonomie des établissements. Il oppose l’autonomie des académiques à celle des établissements et réclame en permanence l’arbitrage voire la tutelle du pouvoir central. Et ce dernier, s’il prône l’autonomie des établissements, pratique l’inverse, comme l’a montré la commission d’enquête du Sénat sur l’excellence académique, toutes tendances confondues (hors LFI et RN).
Ainsi, le consensus, chez les syndicats mais pas que, est que toute structure nationale est bonne par nature (ah le CNU), toute structure locale est soupçonnable… Ce qui n’a pas empêché LFI et son député A. Saint-Martin (CNRS) de faire d’une structure indépendante nationale comme le HCERES une cible, proposant sans succès de laisser la main à l’État, y compris s’il est dirigé par le RN !
L’arrivée du RN au pouvoir mettrait à nu toutes ces contradictions. Ce qui était honni deviendra-t-il comme la LPR pour laquelle désormais tout le monde demande son application ? Les collectivités locales deviendront-elles un point d’appui dont on réclamerait le soutien contre les ingérences centrales ? Les entreprises honnies seront-elles sollicitées pour défendre la qualité de la recherche et des formations des universités ? Et les verra-t-on même défendre Parcoursup au nom (vieille rengaine française) de la défense des acquis ? On pourrait multiplier les exemples !
A force de dénoncer ce qui est considéré comme normal dans tous les autres pays comparables, de l’UE en particulier, le risque politique est là : comment se défendre contre une mise au pas en se faisant les chantres de l’exception française ? Sinon, gare au boomerang du centralisme.
- Cependant, D. Lisnard, que l’on présente comme un possible futur allié, a des positions radicalement divergentes sur l’ESR… ↩︎
- De ce point de vue, il faut méditer ce banc d’essai de la commission sur l’audiovisuel public, bien aidée par les dirigeants de France TV : le dénoncer et le clouer au pilori globalement, en appuyant là où cela fait mal dans l’opinion publique : copinage, gaspillage, parti-pris. ↩︎