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Que retenir durant ce mois d’avril dans l’ESR ? Laissons de côté les habituels bugs des plateformes qui entretiennent la défiance sur des procédures (Galaxie, Mon master) et penchons-nous sur l’essentiel. C’est notamment la capacité de S. Retailleau à peser sur la politique gouvernementale dans l’ESR, les difficultés récurrentes du site lyonnais, les crispations autrement plus importantes que pour les masters dans les écoles d’art, d’architecture et les Ifsi, le charme discret des débats franco-français ou encore la stratégie de déminage d’un acteur majeur de l’enseignement supérieur privé.

Les dissensions au sein de la Nupes heurtent de plein fouet l’agenda de l’Unef : 17 sections locales et 8 dirigeants la quittent et créent un nouveau syndicat, l’Union étudiante, plutôt lié à LFI si j’en crois Libération. Mais j’en profite pour souligner à nouveau la faiblesse, voire l’inexistence d’une mobilisation étudiante contre la réforme des retraites, qui ne vaut évidemment pas approbation de celle-ci.

Les étudiant(e)s ne sont donc plus celles et ceux que l’on croyait ! Ce énième signal de ce que sont les étudiants d’aujourd’hui doit nous interpeller sur un point. Vu le nombre d’universitaires sur les réseaux sociaux ou ailleurs qui prédisaient le “grand soir” grâce aux étudiants, on peut légitimement s’interroger : les connaissent-ils et enseignent-ils vraiment ?

Sylvie Retailleau arrive-t-elle à peser ?

Parlons ici non pas de ce que pense S. Retailleau, mais de sa capacité à infléchir une politique conçue par une technocratie envahissante et sans lien avec les universités et la recherche. Je n’ai en effet aucun doute sur sa volonté de placer l’ESR en haut de l’agenda, malgré des élites mais aussi un pays qui en réalité s’en contrefichent. A l’Elysée, la conseillère en charge de l’ESR est quelqu’un dont plus personne ne se souvient du nom, ce qui témoigne de l’intérêt du secteur…

Clairement S. Retailleau part donc de loin ! Arrive-t-elle à peser sur la politique gouvernementale ? A la mesure de la place de l’ESR dans le débat public, j’ai le sentiment que oui. Les événements me démentiront peut-être, mais par petites touches, et par petites avancées, elle arrive à faire bouger quelques lignes au niveau gouvernemental, autour de 3 points :

  1. D’abord la réforme des bourses. Avec 500 M€ pour revaloriser les aides et augmenter le nombre de bénéficiaires, à la rentrée 2023, tous les étudiants boursiers verront leur aide augmenter de 37 € par mois, soit une hausse de 6,2 % pour l’échelon le plus élevé et de 34,1 % pour le plus bas. Le barème d’éligibilité est revalorisé de 6 %, élargissant l’assiette de bénéficiaires à 35 000 étudiants. S. Retailleau indique que les effets de seuil devraient être “neutralisés”, “en attendant de les supprimer de manière pérenne” et précise qu’il s’agit de la première étape de la réforme. Le baromètre de la portée de ces mesures, ce sont les réactions des organisations étudiantes : une « avancée significative » pour la Fage, alors que selon l’Alternative et l’Unef (avant la scission…), ces annonces “insuffisantes” sont quand même “une première victoire obtenue grâce à la mobilisation étudiante” 👏. Par ailleurs, France Universités, la Cdefi et le Sgen-CFDT saluent également les annonces gouvernementales. Vu l’ambiance politique et sociale, des choses sont également annoncées sur le logement étudiant. Va-t-on assister à la mise en place d’une véritable priorité ?
  2. La sémantique de l’agenda législatif. Quel que soit son côté velléitaire dans le contexte actuel, il met en avant la nécessité “d’augmenter la prise de risque du système de recherche et simplifier la vie des chercheurs, en renforçant les universités sur leurs sites et en confortant les organismes nationaux de recherche dans leur rôle d’agences de programmes”.  C’est un changement important dans la sémantique passée qui ne jurait, et ce depuis des années, que sur la recherche à objectifs (ah l’hydrogène décarboné) !). Augmenter “la prise de risque du système de recherche” se traduira-t-il par la décrue des appels à projets fléchés dans le cadre de France 2030 ?
  3. Un recentrage de la stratégie d’innovation. Conséquence, c’est selon moi une des évolutions les plus importantes sur fond d’échec de la French Tech (quelles que soient les dénégations gouvernementales). Désormais, il faut “passer de la start-up nation à la deep tech nation” avec des moyens importants mis par BPI. Fini le diplômé de HEC et son réseau endogamique pour faire une levée de fonds pour un site de e commerce et briller à la StationF ? Place aux chercheuses et chercheurs  ?
    Dans le même temps, la montée en puissance des pôles universitaires d’innovation (PUI) se poursuit avec, en plus des 5 établissement pilotes, 29 projets présélectionnés. On peut être sceptique, et je le suis évidemment, sur ce qui pourrait être une nouvelle usine à gaz à la française. Mais le plus important n’est-il pas le message politique ? C’est autour des universités que doivent s’organiser et se développer formation-recherche-innovation.

Un gros bémol tout de même à mon optimisme. On le sait, les arbitrages budgétaires avec Bercy et Matignon sont chaque année pour l’ESR une bataille homérique, ce dont peuvent témoigner les syndicats à propos des carrières, d’autant lorsque Bercy brandit les milliards de France 2030. Même si les financements de la LPR commencent à changer la donne, dans la lettre de cadrage budgétaire adressée le 19 avril 2023 par E. Borne, les ministres doivent “identifier 5 % d’économies hors masse salariale” 1Cette trajectoire a été détaillée dans le projet de LPFP 2023-2027 qui nécessitera “une forte maîtrise de la dépense publique”.. Sur le budget de fonctionnement des universités déjà en perdition ?

Et puis, il y a le CIR. Une étude de la DGE (Bercy) démontre que “l’adhésion des PME aux pôles s’accompagnerait d’une augmentation de leurs dépenses de R&D trois fois plus élevée que les aides reçues pour les financer”, un “impact plus élevé que ce qui est estimé, à titre d’exemple, pour le CIR”. A quand un véritable débat sur les 6 milliards d’€ du CIR ?

Le fleuve pas tranquille de la ‘politique de site’

Si le nouvel EPE rennais créé le 1er janvier 2023 (Rennes-I, l’École des hautes études en santé publique, l’École nationale supérieure de chimie, l’ENS, l’IEP et Insa, mais sans Rennes 2) vient d’élire son président, D. Alis, à Lyon cela ne semble pas près d’arriver. Le projet, au départ commun, entre Lyon-1 et Lyon-2 a de plus en plus de plomb dans l’aile, les questions de gouvernance révélant des problèmes bien plus profond que le niveau de représentation des académiques vs personnalités ‘extérieures’ dans les CA.

Cela m’inspire une réflexion : depuis le lancement des Idex en 2010/2011, soit quand même 13 ans, le site lyonnais ne sort pas de son marasme, malgré ses forces scientifiques et étudiantes. On peut donc se poser la question : face au même enlisement que Saclay a connu avant que l’Etat ne mette son grain de sel, faudra-t-il une décision régalienne ? Celles et ceux qui objectent que rien ne se fait sans l’adhésion des communautés devraient aussi se souvenir que la création des Insa par G. Berger ou encore celle des IUT ont été refusées par ces mêmes communautés…et acceptées ensuite.

Quant au projet de l’UCA (université Côte d’Azur), à ne pas confondre avec l’UCA (université Clermont Auvergne) 🤣, il patine sérieusement à la suite d’une évaluation sévère du HCERES. Le report de la sortie de l’expérimentation en est la conséquence visible, mais là encore il est probable que cela témoigne de difficultés bien plus profondes.

Décidément, ce n’est pas un long fleuve tranquille ! Même si certains s’en sortent mieux que d’autres…

Mon Master peut cacher d’autres crispations

Ça chauffe dans les écoles d’Art et les écoles d’Architecture ! Ces dernières sont en ébullition avec une situation financière dégradée, à tel point que la ministre, dans une lettre inédite aux étudiants d’architecture, annonce une “aide immédiate” de 3 M€ pour la vie étudiante et la création de 15 postes !

Quant aux écoles d’art, le HCERES publie les premières évaluations intégrées portant sur 13 écoles d’art et de design et recommande au ministère de la Culture d’ouvrir une concertation sur le regroupement des écoles d’art. Il alerte sur la faible marge de manœuvre financière de ces établissements, n’excluant pas que cela entraîne “la fermeture de certaines formations”.

Places créées et abandons dans les Ifsi. Dans sa feuille de route rendue publique, le gouvernement annonce la création de 2 000 places à la rentrée 2023 et 4 000 en deux ans en Ifsi. L’association professionnelle de structures de formation aux métiers de santé (Cefiec) et les étudiant(e)s (Fnesi) regrettent que le gouvernement ait annoncé ces créations “sans penser aux conséquences”. Selon les 2 organisations, cette augmentation de places ne remédie pas au manque de professionnels de santé. Au contraire, elle “accentue le déclin” de la qualité de la formation. Elles plaident plutôt pour une réingénierie de la formation et une revalorisation des indemnités pour lutter contre le nombre d’abandons en cours d’études.

Lancement de Mon Master. Évidemment dans la longue tradition de “l’intendance suivra”, la plateforme a connu quelques ratés. J’ai quand même l’impression qu’en dehors des questions informatiques, c’est en Droit que se concentrent les difficultés de mise en œuvre, voire d’appropriation 2Selon le MESR, 7 % des près de 8 000 formations proposées sur la plateforme, auraient été sorties de Mon Master pendant 48 heures.. En témoignent le lobbying des juristes auprès de médias toujours aussi complaisants. A suivre tandis que je note que l’on n’entend pas beaucoup, voire plus, parler de Parcoursup 😀…

Le charme discret des débats franco-français

Astérix et l’organisation de la recherche biomédicale. Alors qu’à la suite d’Alain Fischer pour Terra Nova, France Universités dresse un tableau sombre de la recherche biomédicale et met en cause l’organisation actuelle, les CHU se rebiffent ! Devant ce que France Universités considère comme une position de la France qui se détériore dans le monde, elle identifie plusieurs “verrous” et formule 10 recommandations parmi lesquelles : confier à l’Inserm le pilotage de la programmation nationale de la recherche en santé et aux universités le pilotage de la politique scientifique locale, transformer le modèle des CHU et “pallier la désaffection des hospitalo-universitaires” dont la “situation se dégrade”.

Réponse des CHU et du Comité National de Coordination de la Recherche (CNCR) ?  Non la France ne décline pas en matière de recherche biomédicale… Grâce à qui ?  Evidemment grâce à “l’organisation de la recherche clinique dans les CHU, au plus près des patients”, qui “explique pourquoi la France n’a pas décroché dans les classements internationaux”.

Confusion sur les COMP. Aussitôt lancé, aussitôt « expertisé ! On n’y comprend plus grand-chose à vrai dire. La Cour des comptes annonce un « audit flash » début 2024 pour la 1ère vague lors d’une audition au Sénat. On croyait que c’était le rôle du HCERES non ?

Et la recherche ?

Mission Gillet : quand un syndicat fait des propositions. C’est suffisamment rare pour le signaler : un syndicat fait des propositions de fond sur ce sujet, pas seulement sur le RIPEC… L’Unsa-Éducation étrille la place du SGPI et plaide pour que le MESR “soit le chef d’orchestre et gère les crédits du PIA”. “Sans SGPI mais avec une stratégie nationale de recherche redéfinie et l’augmentation du nombre d’UMR, les organismes de recherche pourraient avoir un rôle accru dans le pilotage des programmes scientifiques stratégiques”, explique le syndicat. Intéressant non ?

Stratégie nationale de l’Intelligence artificielle peu efficace ? La Cour des comptes la passe en revue et comme d’habitude (c’est son métier) s’interroge sur “un manque d’information sur l’exécution des crédits “ dédiés à l’IA et appelle à renforcer la gouvernance de la stratégie. Elle souligne surtout à propos de l’offre de formation“une dynamique qui ne permet pas de répondre aux ambitions”. Quant à la recherche, elle note que “la position dominante américaine est une évidence, mais elle mérite d’être rappelée car la recherche en intelligence artificielle dans les autres pays est sous cette forte contrainte.”  Elle critique cependant “l’efficacité” de la stratégie nationale qui n’est pas avérée” et constate “un statu quo sur le positionnement de la France “.

Du côté du privé, la stratégie du déminage

Le groupe Galileo prend les devants. Face à la montée des critiques en tout genre sur les dérives de l’enseignement supérieur privé, la dernière en date celle d’un PS qui se réveille un peu, il formule dans un texte publié par les Échos et AEF, 10 propositions “pour une régulation renforcée” de l’enseignement supérieur professionnalisant. Il propose de “repenser la régulation pour qu’elle ‘rassure’ sur la qualité […], qu’elle soit plus simple et plus lisible […], mais aussi qu’elle permette de trier le bon grain de l’ivraie”. Il se dit “prêt à payer des droits d’enregistrement pour financer la fonction de régulation, en contrepartie de délais courts et opposables”.

Un coup d’avance sur le MESR ? Une remarque : un des problèmes de l’enseignement supérieur dans notre pays, pas seulement professionnalisant même si le développement de l’apprentissage en fait un enjeu, c’est la multiplicité des tutelles. Aucun gouvernement, certains ont pourtant tenté, n’a réussi à faire du MESR l’unique tutelle de tous les établissements d’enseignement supérieur.

Références

Références
1 Cette trajectoire a été détaillée dans le projet de LPFP 2023-2027 qui nécessitera “une forte maîtrise de la dépense publique”.
2 Selon le MESR, 7 % des près de 8 000 formations proposées sur la plateforme, auraient été sorties de Mon Master pendant 48 heures.

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