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Non il n’y aura ni enquête, ni étude sur l'”islamo-gauchisme” à l’université. De fait, F. Vidal a “mangé son chapeau” dans un naufrage politique et médiatique inédit. Personne ne pouvait imaginer sérieusement que cela aurait été possible, connaissant le fonctionnement des universités. Mais au-delà d’un amateurisme confondant, la face cachée de cette polémique, c’est une fois de plus l’entreprise de dénigrement de l’université, portée par la ministre elle-même, et ce au plus mauvais moment, celui de Parcoursup. Voici mon analyse, d’abord sur la forme, ensuite sur le fond.

J’avais évoqué, de façon prémonitoire le “long chemin de croix de Frédérique Vidal”, notamment sa faible visibilité et surtout le fait que, tant devant les parlementaires que face aux médias, elle semblait mal à l’aise et facilement désarçonnée. Et ce qui devait arriver arriva. Certes, elle est désormais visible et connue, mais à quel prix 🤔!

Ancienne présidente d’université, elle n’a eu de cesse de dénigrer ses collègues et l’institution, et a misé sur les organismes de recherche, jugés plus dociles et plus efficaces. Son inconscient a parlé lorsqu’elle a proposé au CNRS d’enquêter sur les universités… Mes lecteurs auront remarqué qu’alors que plusieurs études confirment que le séparatisme s’ancre dans les Grandes écoles (mais pas le même, avec des mâles blancs de l’ouest parisien), elle tire à vue sur les universités. Mais les critiques de F. Vidal pourraient également y réfléchir : sont-ils/elles capables de défendre une vision positive de l’université ? Seraient-ils/elles capables, par exemple, de promouvoir l’université auprès des familles et des lycéens ?

Une fois ceci posé, mon décryptage, qui vaut ce qu’il vaut, part d’un constat que j’ai pu faire depuis des années sur ce qu’il est convenu d’appeler certaines “petites phrases”. “Toujours préférer l’hypothèse de la connerie à celle du complot. La connerie est courante. Le complot exige un esprit rare.” disait Michel Rocard… Car comment expliquer le retournement d’une ministre qui en octobre affirmait l’inverse de ce qu’elle a dit sur CNews ? Et dont on sait que les relations avec Jean-Michel Blanquer sont glaciales ?

Acte 1. Voyage au bout de l’enfer

Poussée de toute part à intervenir plus fortement sur la crise sanitaire, F. Vidal, n’aime pas ça, ce qui est de notoriété publique (même son entourage s’en plaint), mais fait donc le tour des médias. Il est d’ailleurs faux de dire qu’elle en est absente, c’est plutôt, comme je l’ai analysé, qu’elle n’imprime pas. Et là, elle se retrouve sur une chaine, CNews, dont on connaît les obsessions, avec Jean-Pierre Elkabbach, un des journalistes les plus expérimentés et retors du microcosme médiatique, pour lequel les faits comptent peu par rapport à ses propres opinions.

Acte 2. Fébrilité et impréparation

On retrouve la ministre telle qu’elle a toujours été, avec des hauts et des bas dans l’intonation et la conviction, peu sûre d’elle. Elle sait qu’elle est sur la sellette, et maîtrise mal les dossiers “politiques”. Pendant près de 20 mn sont abordés les sujets classiques. Puis, JP Elkabbach cite sa référence, le Figaro et sa une du 12 février sur l’islamo-gauchisme « qui gangrène l’université ». C’est à ce moment que l’on se rend compte que rien n’était réellement préparé. Car un homme ou une femme politique qui a un message à faire passer ne réagit pas en subissant : il/elle a tout prévu, y compris la langue de bois.

Or ses réponses montrent en réalité qu’elle se retrouve acculée sur ce terrain choisi par JPE. Elle parle de certains universitaires, “très minoritaires”, bafouille, semble tétanisée par les relances de JPE, défend les universitaires. Et on arrive au point Goodwin de JPE avec Mao et Khomeini. Sans doute (mal) briefée sur les reformulations (un classique du média training), elle répond….  “vous avez raison, mais l’immense majorité etc”. Ce que la postérité retiendra sera évidemment le “vous avez raison”. Et, comme dévalant une pente verglacée sans contrôle, elle annonce une enquête du CNRS sur les universités, pour séparer le bon grain de la science de l’ivraie du militantisme, comme une bouée que l’on jette à la mer. Prémédité ? A mon avis non, comme le montre les rames sorties par son cabinet…Clairement, elle a perdu les pédales.

Acte 3. Perspicacité et panique à bord

Sans la perspicacité de Martin Clavey et son site Sound of science 1Je l’évoque car des médias n’ont pas eu l’honnêteté de citer leur source. Au passage remarquons que le monde académique ne regarde pas CNews, moi non plus d’ailleurs ! , cette interview n’aurait jamais pris cette ampleur, d’autant qu’il s’agit d’un peu plus de 4mn sur une vingtaine.

De façon classique, c’est l’emballement, d’abord sur les réseaux sociaux. Comme beaucoup, je me pince pour être sûr qu’il ne s’agit pas d’une ‘fake news’, vu ses propos d’octobre 2020 dans l’Opinion. La première réaction de son cabinet qui tente de déminer, est d’expliquer que ce n’est pas le CNRS qui va enquêter, mais l’Alliance Athena. Et que ce n’est pas une enquête mais une étude 🙂…

Et pas un mot sur le HCERES dont il semble que ce soit la mission. Bref panique à bord. Toutes les sources convergent : cette ‘sortie’ n’était pas planifiée, ni à l’Elysée ni à Matignon, dont les relations sont plus que fraîches avec la ministre et son cabinet. D’ailleurs, on ne voit pas quel bénéfice ils auraient eu à remettre un euro dans la machine alors qu’ils s’arrachent les cheveux sur la gestion de la crise étudiante.

Acte 4. Le grain de sable

Cela aurait pu être une polémique de plus sur les réseaux sociaux. Mais voilà, la CPU publie un communiqué exprimant sa “stupeur” qui sidère tout le monde par sa fermeté et place les présidents d’université au centre du jeu : ils refusent cette instrumentalisation. Même si c’est passé relativement sous les radars, la ministre avait demandé au CNRS de se comporter comme une tutelle et d’enquêter sur les universités… 2Pour de nombreux détracteurs de F. Vidal, ce qui est choquant, c’est à juste titre l’idée d’une enquête sur les chercheurs. Mais que le CNRS soit considéré comme la tutelle des universités ne les choque pas plus que cela, symbole d’une alliance objective entre la ministre, une partie des syndicats et des forces politiques, à droite au centre et à gauche.

Le CNRS tarde à réagir (rappelons que son PDG est nommé…), tandis que le président d’Athena affirme ne pas être au courant et ne pas avoir été saisi. Et le communiqué du CNRS sonne, contrairement à celles et ceux qui y ont vu une obéissance aveugle à la tutelle, surtout comme un désaveu.

Acte 5. L’emballement

Les réactions se multiplient avec notamment une pétition initiale de 600 chercheurs (aujourd’hui beaucoup plus) appelant à la démission de la ministre. Et si cela ne change rien à l’émotion suscitée par ces propos, on notera que les signataires semblent une fois de plus limités essentiellement à une partie des SHS, la sociologie évidemment en première ligne. Dans les sciences dures, la polémique ne prend pas vraiment, sinon chez les militants. Dernier clou sur le cercueil, l’alliance Athena, qui avait miraculeusement remplacé le CNRS dans le discours officiel, refuse la missionBon, F. Vidal a réussi : elle fait désormais la Une de tous les médias, mais avec des comparaisons peu flatteuses avec le régime de V. Orban ! Et obtient aussi des soutiens qui vont lui aliéner un peu plus la communauté académique.

Acte 6. La marche arrière

Apprécier les rapports de force, c’est appréhender le réel, ce qui me conforte dans l’idée qu’une partie de la communauté académique vit, comme F. Vidal, dans un monde parallèle. Je crois d’ailleurs que je vais demander un doctorat de sciences politiques (en VAE) lorsque je lis sur les réseaux sociaux des réactions d’enseignants-chercheurs dans cette discipline qui pensent que la ministre persiste. Bah non ! Elle mange son chapeau et recule en rase campagne !

Dans son interview au JDD 3L’interview a été plus que probablement relue à Matignon, mais le titre non contrôlé : “elle persiste”., elle ne fait par exemple plus aucune mention de qui enquêterait, CNRS ou Athena mais évoque étrangement la CPU…qui lui a suggérée ironiquement “si le gouvernement a besoin d’analyses, de contradictions, de discours scientifiques étayés pour l’aider à sortir des représentations caricaturales et des arguties de café du commerce, les universités se tiennent à sa disposition.”  Preuve de la désorganisation, alors que son cabinet avait biffé le mot “enquête” au profit de celui d’étude, c’est à nouveau d’une enquête dont elle parle…Et ce lundi, interrogée de façon très professionnelle par B. Sportouch sur RTL, elle bafouille à nouveau sur qui va faire l’enquête et sa gêne en est… gênante, tant sa langue de bois est pesante pour dire : j’arrête les frais. Car la ministre, isolée, a reçu une volée de bois vert à coup de confidences dans son propre camp, et au plus haut niveau, soit sur le fond, en tout cas sur l’opportunité.

Universités : les 2 véritables menaces

La qualité de la recherche et son évaluation. En réalité, qui peut croire sérieusement que ce gouvernement, ou un autre, à moins de faire sortir les chars, peut régenter les travaux des chercheurs dans notre pays ? C’est un milieu dans lequel on aime se faire peur mais qui continue son chemin : Thomas Piketty et des dizaines de signataires de l’appel des 600 ont porte ouverte dans les médias, sans aucun problème.

Mais quand on fait le bilan (non je jure que je n’enquête pas !), on ferait mieux de s’intéresser non pas aux thèmes de la recherche, notamment en SHS, mais plutôt à sa qualité. Et donc à une évaluation sérieuse. J’ai relu ou plutôt parcouru une thèse de sociologie sur les AG étudiantes datée de 2015 : ce qui dérange n’est pas son côté ouvertement militant, assumé 4De ce point de vue, Thomas Piketty est militant, mais personne ne conteste qu’il fait un travail scientifique., mais tout simplement sa faiblesse, son enfoncement de portes ouvertes, sa rédaction fumeuse, sa bibliographie gigantesque.

Tout ceci m’a rappelé la critique au vitriol de Bernard Maris : “Il a tellement lu de thèses pour sa thèse qui résumait des thèses qu’il est au pli, conforme, définitivement.” On peut juger que le faible bilan français en SHS pour les ERC n’a pas de signification : il reflète en tout cas une moindre appétence à l’international et de fait un repli…identitaire (je vais me faire massacrer !)

Les atteintes à la liberté. Il n’est pas niable non plus que la tentation de verrouiller les débats existe à l’université, mais sous une autre forme. Personnellement, j’aurais bien aimé que l’appel des 600 condamne explicitement TOUTES les atteintes à la liberté (Venue de F. Hollande à l’université de Lille, Eschyle etc.), même si en réalité il y en a peu. Encore que la crainte permanente crée l’auto-censure…

Cette question n’est cependant pas nouvelle au sein de l’université. Sans remonter aux affrontements entre l’UNEF et l’extrême-droite dans les années 50/60, souvenons-nous qu’il y a 30/40 ans encore, dans la plupart des universités vous ne faisiez pas entrer un ‘patron’ et plus largement une personnalité qui n’était pas adoubée par tel ou tel groupe de pression, tandis que le GUD faisait régner sa loi à Paris-II Assas, parfois à Aix-Marseille-II ou Nice. Faut-il également rappeler l’importation permanente du conflit israelo-palestinien dans les débats, avec parfois des débordements antisémites ?

C’est une constante dans l’histoire de l’université française, qui constitue d’ailleurs un souci permanent pour les chefs d’établissement pénalement responsables. C’est l’occasion de souligner le difficile équilibre pour ces derniers entre la liberté d’expression et les risques de violence que font peser sur les débats certains groupes. Tout compte fait, l’université est l’expression d’une évolution de la société française et de bien d’autres : la vocifération et l’insulte ont pris le pas sur l’argumentation.

Là est à mon sens le plus grand risque : non pas la censure d’une partie des chercheurs/euses sur leurs thématiques, mais l’absence de débats argumentés et apaisés, petite phrase contre petite phrase. Peut-on défendre l’accord majoritaire (que le SNCS-FSU aurait voulu signer…) sur les revalorisations salariales dans l’ESR sans être qualifié de traître ? Peut-on trouver des aspects positifs à la LPR ou à Parcoursup sans subir un tombereau d’insultes ? Mais peut-on à l’opposé interroger sereinement les effets réels du Crédit-impôt recherche sans être accusé d’être contre les entreprises ? Peut-on douter de la nature et du nombre d’appels à projet sans être taxé d’immobilisme ? Etc.

Un peu d’histoire

Autour de “l’islam, de l’islamisme, de l’islamophobie” (je mets des guillemets !) à gauche, il y a symboliquement la tension entre Riss de Charlie Hebdo et son avocat R. Malka et E. Plenel de Mediapart. A droite, le député Julien Aubert, lui, dénonce carrément des universitaires dont un président d’université pour “islamo-gauchisme”. Ces débats, inutiles de le nier, traversent le milieu académique même si cela donne souvent l’impression d’une bataille d’ego dans le Quartier Latin, entre G. Kepel et quelques autres face à O. Roy et quelques autres. Tout ceci occulte la réalité et la diversité de la recherche en SHS, par exemple dans les études sur la décolonisation, le genre etc.. Il y a débat, mais y a-t-il censure d’un côté ou de l’autre ? Rien ne l’accrédite évidemment.

Mais comme toujours, ce qu’il se passe à Paris reste dominant tout simplement parce que (on l’a vu avec Sciences Po) les réseaux d’influence politiques et médiatiques y prospèrent. Ces clivages politiques doivent-ils être importés dans la recherche ? Il existe déjà des débats avec les économistes (orthodoxe-hétérodoxe). Il en a existé, et on l’a oublié, dans le passé autour de Lyssenko : les scientifiques du PCF furent pris entre deux feux, certains respectant la ligne du parti mais la majorité soit la contestait soit mit la tête dans le sable. La période pré et post 68 n’a pas été avare en débat sur science et militantisme. On a aussi pu le voir récemment avec les déclarations surprenantes de JL Mélenchon sur les vaccins ou encore la ligne anti-vaccin de Michèle Rivasi chez les Verts : il y a évidemment un malaise chez les scientifiques les soutenant.

Et puis, les universitaires soutenant Staline, d’autres, parfois les mêmes, collaborant sous Vichy, ceux béats d’admiration devant Mao, enthousiastes avec les Khmers rouges, sans parler des révisionnistes de Lyon 3 (notamment), ce n’est pas un fantasme : bref ce qui prouve que les pires maux de la société française s’y retrouvent, mais avec un écho démultiplié.

Références

1 Je l’évoque car des médias n’ont pas eu l’honnêteté de citer leur source. Au passage remarquons que le monde académique ne regarde pas CNews, moi non plus d’ailleurs !
2 Pour de nombreux détracteurs de F. Vidal, ce qui est choquant, c’est à juste titre l’idée d’une enquête sur les chercheurs. Mais que le CNRS soit considéré comme la tutelle des universités ne les choque pas plus que cela, symbole d’une alliance objective entre la ministre, une partie des syndicats et des forces politiques, à droite au centre et à gauche.
3 L’interview a été plus que probablement relue à Matignon, mais le titre non contrôlé : “elle persiste”.
4 De ce point de vue, Thomas Piketty est militant, mais personne ne conteste qu’il fait un travail scientifique.

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