2 Comments

Avec un léger contretemps ( 😉 le livre date de 2015 !), je voudrais chroniquer l’excellent livre de Charles Mercier “Autonomie, autonomies” qui retrace le parcours de René Rémond comme dirigeant de l’université de Nanterre et de la CPU. Riche en anecdotes, il livre les témoignages des principaux acteurs universitaires de l’époque confrontés à ce Graal : reconstruire l’Université française. Et sa conclusion mérite que l’on s’y arrête : façonnés par l”habitus” jacobin, les partisans de l’autonomie prônent souvent des mesures qui vont à l’encontre de leurs idées…

L’avantage de ce livre, remarquablement documenté et injustement méconnu, c’est qu’il est d’une actualité toujours aussi aigüe. Outre l’aspect très vivant de ce récit, on comprend encore mieux les ressorts à l’œuvre dans les évolutions de l’ESR en France. Car de 1971 à 1976, René Rémond est “au cœur du processus de réforme”. L’affection perceptible de Charles Mercier pour l’objet de son étude ne lui enlève rien de sa rigueur, appuyée sur de multiples témoignages et sources documentaires.

On y retrouve tous les ingrédients de ce psychodrame national qu’est devenue depuis mai 68 l’université française : mépris du pouvoir politique et des “élites” pour l’université française, mais investissement de nombreux ministres en faveur de cette dernière, mouvements étudiants, image détériorée de l’université, trous budgétaires récurrents, catastrophisme, CNESER lieu de conflit permanent, pistes de réformes etc. .

Publications de la Sorbonne : le livre de Charles Mercier, maître de conférences à l’Université de Bordeaux.

On peut lire également dans ce livre le récit des scissions d’universités (pages 222 et 243 ), par exemple à Aix-Marseille ou Clermont, ou encore la scission de la faculté de Droit de Nanterre débouchant sur la création de celle de Malakoff, à l’université Paris V (Paris Descartes). Ce qui au passage démontre si besoin était le chemin parcouru mais aussi les démons permanents qui agitent depuis des décennies les 35 000 villages de l’ESR face à la construction des universités.

On y apprend aussi mille détails qui feront sourire aujourd’hui : le cabinet d’un ministre de l’Éducation nationale et de l’enseignement supérieur, c’était 10 personnes. Quand il y a eu un secrétariat d’État aux universités, c’était 5 (page 150)… Et que dire de la fonction de directeur général de l’enseignement supérieur ! Le vrai ministre, c’était lui mais il ne s’occupait guère de recherche évidemment.

Le poids historique du centralisme

Ce qui est intéressant à la lecture de ce livre, c’est à la fois l’ampleur des changements qui ont eu lieu depuis, mais aussi la permanence des débats. A croire que l’Université française vit sur son passé : chaque changement est vécu comme une menace tandis que les politiques abordent ce secteur avec des pincettes, pas seulement pour le risque d’éruption étudiante. Le poids non pas des lobbys universitaires (ce qui impliquerait une vision collective !) mais celui des personnalités du monde universitaire est bien décrit.

C’est l’époque de la loi Faure qui donne l’autonomie aux universités, mais surtout qui leur dit “débrouillez-vous”. Les anecdotes sur le poids de la centralisation illustrent le chemin parcouru : en 1975, les heures complémentaires sont versées directement par l’État aux enseignants fonctionnaires et il faudra…une modification de l’article 29 de la loi d’orientation pour que les universités prennent la main. Avec des limites qui préfigurent la fameuse “fongibilité asymétrique” (pages 177-178) !

Bataille du Deug, rôle du Cneser face à la montée en puissance de la CPU, culture du conflit, mouvements étudiants, image de l’université écornée, défiance et poids de la culture centralisatrice, peur de la privatisation, pesanteurs administratives et, déjà, les impasses budgétaires face à un déficit de prévision : on a l’impression non pas d’être entre 1968 et 1976 mais bien en 2018.

Sans parler de cette saillie virulente de Jean-Claude Casanova sur la loi de 68, “vraie dans la volonté d’autonomie et fausse dans les mécanismes institutionnels” et qui pourfend le mécanisme d’élection des présidents d’université…

Les partisans timorés de l’autonomie

Mais ce que l’on retient, c’est cette tension permanente entre liberté académique et autonomie.  Cela me semble unique dans les pays démocratiques : je me trompe peut-être, mais pour avoir rencontré depuis des années des universitaires européens, je n’ai jamais vu les questions se cristalliser sur la contradiction entre ces 2 concepts.

De ce point de vue, la conclusion de l’auteur nous livre des pistes, sociologiques et historiques.

D’abord en rappelant les lignes de fracture : “Il y a en réalité des autonomies : celle des auto-gestionnaires, qui rêvent d’une université construite démocratiquement par ses personnels ets es usagers dans une finalité antiautoritaire qui poursuivrait les combats de 1968 ; celle des libéraux, qui souhaitent voir émerger des établissements concurrentiels connectés aux besoins de l’économie et régulés par le marché et non plus par l’État.”

Il souligne que René Rémond propose, en tant que premier vice président de la CPU, une 3è voie : “l’autonomie ne serait ni l’anarchie ni la compétition, mais l’application du principe de subsidiarité, qui favoriserait le développement de l’innovation.”

Ensuite, en mettant le doigt sur ce qui est sans doute le nœud du problème. Comme le remarque l’auteur, “beaucoup pensent que l’autonomie est un piège, une manière pour l’État de se défausser, en transférant aux établissements les problèmes qu’il ne parvient pas à résoudre.” Et du coup, “Divisés, les partisans de l’autonomie se heurtent au poids de la tradition jacobine, présente chez les partisans affichés du centralisme mais aussi, paradoxalement, en eux-mêmes : on est frappé par la prégnance des ‘habitus’ qui semblent guider les acteurs presque malgré eux vers des décisions contraires au discours autonomiste qu’ils professent.”

Si pour l’auteur 1968-1976 est une parenthèse dans “la longue marche des universités françaises” vers l’autonomie, on ne peut que constater que sur le fond, les débats actuels poursuivent ceux de 1976 !


Charles Mercier est membre junior de l’Institut universitaire de France et maître de conférences en histoire contemporaine (22e section du CNU), université de Bordeaux (ESPE)

Docteur en Histoire (Université Paris I-Panthéon-Sorbonne) avec une thèse intitulée “René Rémond, Nanterre et l’Université : les enfantements de 68 (1968-1976)” sous la direction de Philippe Boutry, qui a été président de l’université Paris 1 Panthéon Sorbonne.

Il est membre du Laboratoire Cultures – Éducation – Sociétés (LACES EA 7437) de l’Université de Bordeaux.

Partager cet article
Share on Facebook
Facebook
Share on Google+
Google+
Tweet about this on Twitter
Twitter
Share on LinkedIn
Linkedin

2 Responses to “René Rémond et l’autonomie des universités : un livre à méditer”

  1. Merci Jean-Michel Catin, une nouvelle fois.
    La subsidiarité est un joli mot lorsqu’il défend la progression dialectique de René Rémond, pour sortir par le haut des oppositions entre autogestionnaires et dérégulateurs (je préfère ce terme à “libéraux”.
    Pour autant, la subsidiarité ne résoudra pas de sitôt le grand écart qui lui permet de faire une référence implicite ou explicite à l’Union européenne, offrant ainsi un boulevard pour considérer les baronnies internes comme des Etats souverains et indépendants d’où procède la légitimité. Cette dérive, mère de maints échecs est une confusion mentale gravissime pour un établissement public, fut-il aussi particulier que les EPSCP.
    Je n’oublie pas le mot de De Gaulle dans ses mémoires : “En 1968, l’ouragan soufflera. Dès qu’il aura passé […] l’université sous l’impulsion du grand ministre que j’y aurai appelé, sera, de par la loi, réformée de fond en comble sur la base jusqu’alors réprouvée de la participation […]. Il s’agit de bâtir un édifice tel que tous ceux qui auront à l’habiter ou à l’utiliser (professeurs, administrateurs, étudiants) prendront part directement à la marche, à la gestion, à l’ordre, aux sanctions et aux résultats d’établissements devenus autonomes et qui devront, ou bien fonctionner comme il faut, ou bien fermer leurs portes et cesser de gaspiller le temps des maîtres et des disciples ainsi que l’argent de l’Etat “

  2. Un homme qui évoque aujourd’hui ainsi René Rémond, l’un des plus grands sociologues français, reconnu sur le plan international et en particulier aux Etats-Unis, minoré, ignoré, parfois rejeté par la soi-disante “communauté éducative” en France, est quelqu’un doué de quelques qualités !
    Et en relisant Rémond aujourd”hui, en lisant votre texte, on voit à quel point son analyse était d’une modernité majeure.
    Merci

Laisser un commentaire