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L’annonce gouvernementale d’une hausse des moyens dans le cadre de la LPPR n’y change rien, la fin des Comue non plus : meccanos institutionnels permanents et dénaturation de l’ANR ont généré au mieux scepticisme, au pire découragement et souvent défiance. Face à des communautés académiques plus résignées que contestatrices, la confiance n’est pour l’instant pas au rendez-vous. D’autant que les attentes sont contradictoires avec des clivages forts issus de la hiérarchie des financements. La recapitalisation de l’ANR suffira-t-elle à recoller les morceaux ?

Enfin ! Dans l’ordinateur ESR, le logiciel Comue est désinstallé. Quel rapport avec la future loi Recherche (LPPR) ? Ces Comue ont enraciné l’idée, même là où elles n’ont joué aucun rôle, que les meccanos institutionnels totalement éloignés des réalités ont pris le pas sur l’enseignement et la recherche. Et ont grandement décrédibilisé la parole publique.

Si les difficultés de l’ESR français ne s’y résument pas, les Comue 1Après une succession depuis 2005 de textes et réformes souvent contradictoires ou cosmétiques. ont symbolisé jusqu’à l’absurde la tentative permanente de l’Etat de tout régenter avec un concentré de virus bureaucratique et de diarrhée réglementaire sur fond de mille-feuille. Ces 7 années depuis la loi Fioraso auraient pu, par exemple, être mises à profit pour revoir la politique contractuelle, l’évaluation et l’allocation des moyens. Voire pour un système d’information partagé pour les labos (je rêve debout !)…

La LRU a suscité des oppositions, la loi Fioraso n’a créé que des mécontents ! D’autant que la logique d’appels à projet a été dénaturée par l’utilisation de l’ANR comme variable d’ajustement budgétaire. Avec ces 2 choix, les nécessaires politiques de site ont été décrédibilisées et les appels à projets suspectés de tous les maux. On ne sait pas trop dire si le plomb de la défiance accumulée au fil des années se transformera en or de la confiance.

Le récent rapport du Hceres sur l’ANR le rappelle en effet : alors qu’en 2008, l’ANR disposait de 955 M€ de capacité d’engagement, elle est descendue à 527 M€ en 2015 et ne disposera en 2020 que de 700 M€, en hausse de 32,7 M€  😒 2Il faut lire les explications tarabiscotées de l’Etat dans le document budgétaire…. Si l’on prend comme référence 2008, avec l’inflation le budget de l’ANR devrait être en 2020 de plus d’1 Md€. La DFG allemande est dans un autre monde avec, en 2018, près de 33 200 projets pour un volume de financement de 3,4 milliards d’€..

Frontière artificielle entre “bons” et “mauvais” chercheurs

La conséquence, ce sont des taux de sélection faméliques (de 20% à la création de l’ANR  à 16,5% en 2013, puis à 10,6% en 2014 pour remonter en 2018 à 16,2%, éventuellement 20% en 2020) avec la création d’une frontière artificielle entre les “bons” chercheurs et les autres, comme pour les “reçus-collés” de 1ère année de médecine, et les dégâts collatéraux que l’on connaît.

Non seulement les lauréats ont dû composer avec des budgets très faibles, mais la masse des rejetés a ainsi pu diffuser cette idée que les appels à projet, c’était mortifère. Car comme le note le Hceres, “un trop grand nombre de projets jugés excellents” ne peuvent recevoir un financement. Pendant ce temps, beaucoup sont sortis du radar, soit par refus d’une telle dépense d’énergie pour si peu, soit tout simplement faute d’activité scientifique.

Tout ceci a profondément transformé la psychologie et le “vécu” du milieu. Le financement sur projet (l’ANR est antérieure au PIA rappelons-le) est devenu pour une partie non négligeable des chercheurs un épouvantail, pour une autre une opportunité. Cela a généré une défiance à tous les étages du système, et creusé des fractures, au-delà de la question budgétaire.

Car le PIA, dont l’objectif était de faire émerger “l’excellence”, notamment avec quelques Idex et Isite, et avec des Labex, n’a pu jouer son rôle de locomotive. D’un côté, les établissements non-idex/isite ont eu sentiment d’être laissés pour compte, de l’autre les chercheurs d’être relégués en seconde division. La coexistence, par exemple, des lauréats ERC, Labex etc. avec leurs collègues non retenus, n’a pas été compensée par des ANR à la hauteur. D’où des aigreurs, de la démotivation, souvent dans le même labo, le même département, institut etc.

La nouvelle hiérarchie de la science française

Cerise sur le gâteau, puisque les différents groupes de pression se sont opposés à une évaluation débouchant sur une allocation différenciée des moyens, celle-ci est passée par la fenêtre ! Et sur quoi tout ceci a-t-il débouché  ? La hiérarchie s’opère désormais selon la nature du financement : l’ERC pèse à tous points de vue très lourd, financièrement et symboliquement de par sa dimension internationale. Les outils du PIA (ou H2020), plus collectifs, apportent en général des financements significatifs, si l’on prend l’exemple des Labex, et une visibilité forte.

Les “ANR” sont devenus les parents pauvres, un peu la Ligue 2 face à la Ligue des Champions et la Ligue 1. Se dessine ainsi une hiérarchie nouvelle, mais implicite, avec des financements qui définissent les supposés “très bons”, “bons” “moins bons” et “mauvais” chercheurs. Et les bons labos, les bons établissements. L’évaluation sur projet a clairement pris le pas sur l’évaluation ex post : dis-moi le montant de tes financements je te dirai ton classement !

Cette logique irrigue donc le système mais dans un désordre anxiogène et chronophage, avec beaucoup de questionnements sur la cohérence de la programmation 3Appels à projet ANR, PIA, appels européens, dans les établissements et/ou des régions. Sans parler des appels à projet d’autres agences de financement type Ademe, Inca etc.. Point d’orgue, la multiplication des concours autour de la formation et des Idefi a accentué le brouillage du message : car s’il est un domaine où le besoin de crédits récurrents est manifeste, c’est bien celui-là.

Ces nouvelles hiérarchies conduisent ainsi à des contradictions croissantes entre chercheurs, disciplines, institutions etc. Une partie d’entre eux est engagée totalement (et ouvertement) dans des logiques de financements compétitifs. D’autres jouent de leur réseau sur des financements “à la mode” (vous savez le énième plan…), d’autres encore, si nombreux, ont le double discours contre les appels à projet mais sont les premiers à candidater… D’où un impossible front commun…

Dialogue de sourds ?

La tribune dans Le Monde de l’historien et archéologue F.X. Fauvelle le 23 décembre dernier est éclairante sur les contradictions qui traversent le milieu scientifique. Il critique les déclarations d’A. Petit sur le “darwinisme” et plébiscite “les conditions ‘américaines’ de recherche : la sécurité de l’emploi (dont bénéficient, sauf banqueroute de leur institution, la quasi-totalité des universitaires en poste aux Etats-Unis, universités publiques et privées comprises), les salaires plusieurs fois supérieurs à ceux de la France, les crédits de recherche systématiquement alloués aux chercheurs individuels, l’accès à de multiples agences de financement.”

Plaidant pour le temps long de la recherche, il dénonce les taux de sélection dissuasifs des ANR  mais réclame dans la foulée de réabonder “les crédits récurrents de la recherche en diminuant drastiquement ceux alloués sur projets” pour réserver ces derniers aux chercheurs qui, “le moment venu au cours de leur carrière” auront besoin de déposer “un projet ambitieux nécessitant des moyens plus importants.”

Pourtant, dans le genre financements sélectifs et sur appel à projet, le système américain est insurpassable ! Et il omet de dire que les chercheurs français, en SHS, oublient consciencieusement de concourir pour des ERC, largement financées.

En réalité, le professeur au Collège de France F.X. Fauvelle incarne à lui seul toutes les contradictions du système français et de ses chercheurs : on est dans une compétition féroce (en témoigne son élection au Collège de France…) on s’évalue en permanence, mais on réfute ces concepts, accusés d’être la pointe avancée du modèle anglo-saxon. Que l’on envie par ailleurs pour ses moyens ! Le doute scientifique a laissé la place au scepticisme général, voire au double langage.

Une ANR “recapitalisée”

Qu’apportera dans ce contexte la LPPR ? Il y aura probablement (je ne suis pas dans le secret 😀), une revalorisation des entrées de carrières mais qui, sur fond de réforme des retraites, s’annonce plus que délicate. Et des “assouplissements” en matière de RH avec les CDI de projet et l’esquisse d’une “tenure track à la française”, comme le proposaient les groupes de travail préparatoires. Soulignons au passage que peu de choses nécessitent une loi… Quant à la réaffirmation de l’objectif des “3% de PIB”, ça ne mange pas de pain sachant que le déficit vient essentiellement de la R&D privée et de la faiblesse de ses interactions avec la recherche publique.

C’est donc la promesse pour 2021 d’une ANR sérieusement “recapitalisée” (1 milliard de plus ?) qui pourrait avoir le plus de conséquences,  au détriment, ou non, des crédits récurrents. Augmenter le taux de sélection et le montant moyen des financements pourrait effectivement changer le climat.

Entre démagogie institutionnelle, prurit bureaucratique et injonctions contradictoires, l’Etat a été incapable de transformer en alliés les bénéficiaires du système d’appels à projet, français ou européens et s’est en plus mis à dos les recalés ! Il a une chance de recoller les morceaux mais devra affronter une question délicate : que deviendront les chercheurs, les labos, qui n’émargent à aucun financement sur projet ?

Références   [ + ]

1. Après une succession depuis 2005 de textes et réformes souvent contradictoires ou cosmétiques.
2. Il faut lire les explications tarabiscotées de l’Etat dans le document budgétaire…. Si l’on prend comme référence 2008, avec l’inflation le budget de l’ANR devrait être en 2020 de plus d’1 Md€. La DFG allemande est dans un autre monde avec, en 2018, près de 33 200 projets pour un volume de financement de 3,4 milliards d’€.
3. Appels à projet ANR, PIA, appels européens, dans les établissements et/ou des régions. Sans parler des appels à projet d’autres agences de financement type Ademe, Inca etc.

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