Ainsi, le Premier ministre annonce la généralisation des repas à 1 € dans les restaurants universitaires quel que soit le niveau social des étudiants. Les syndicats étudiants approuvent mais dénoncent quand même la mesure, le PS salue sa victoire, tandis que les communautés universitaires sont probablement sidérées mais n’osent rien dire… Pourquoi d’ailleurs, à ce bal des démagogues, ne pas décider que le logement étudiant sera gratuit ? C’est en tout cas l’illustration que le ‘trumpisme’ progresse partout avec un message fort : on promeut des vérités alternatives, on instrumentalise l’enseignement supérieur et on pérennise un système d’aides sociales profondément inégalitaire… Le RN n’a plus qu’à en profiter.
S. Lecornu annonce également « des bourses étudiantes maintenues » (ouf ! quel lapsus…) ou encore une augmentation du budget du MESRE pour faire face à la LPR. On pourrait s’en féliciter, encore qu’il reste à voter une loi de finances. Mais on sait bien que ces annonces ne servent qu’à obtenir, dans un clientélisme décomplexé, des votes. Mais des votes sur le dos de l’ESR. On oubliera ainsi les enjeux structurels de l’ESR tandis que les établissements en pleine disette grappilleront peut-être quelques miettes, toujours bonnes à prendre.
Un système d’aides sociales profondément inégalitaire
Évidemment, ce ne sont pas les petits-enfants de Bernard Arnault qui vont au restau U. Mais celles et ceux issus de la classe moyenne supérieure y vont, profitent des cafétérias subventionnées. Et bénéficient surtout d’un système d’aides profondément inégalitaire. Doit-on rappeler, notamment aux parlementaires de « gauche » qui se targuent de justice sociale et de faire payer les riches le constat implacable du CAE ? « Les jeunes issus des familles les plus aisés reçoivent en moyenne trois fois plus d’aides directes et indirectes de leurs parents que les jeunes issus de familles modestes, différence que les transferts publics, pourtant bien orientés vers les moins aisés, ne parviennent pas à combler » selon E. Huillery et G. Fack, les auteures du rapport du CAE « Enseignement supérieur : pour un investissement plus juste et plus efficace. »
Il s‘agit donc bien d’une question d’équité sur laquelle tous les démagogues (qui critiquent Trump à longueur de journée) ont décidé de s’asseoir pour promouvoir cette ‘vérité alternative’ : tous les étudiants auraient besoin d’être aidés. L’instrumentalisation politicienne de ce secteur fragile servira de bonne conscience à des parlementaires qui ne s’intéressent à l’ESR qu’en cas de risque de fronde étudiante ou pour négocier des accords… Il suffit de regarder le programme des partis et notamment du PS sur ce sujet : rien. 1 Ce dernier va-t-il devenir peu à peu le nouveau parti des privilégiés ? Et le RN pourra dénoncer, devant tous celles et ceux qui rament pour faire leurs courses, ces fils et filles à papa/maman qui bénéficient en plus du restau U à 1 euro…
Examinons les effets délétères de ces annonces.
- Elles continuent d’accentuer le saupoudrage au détriment de celles et ceux qui en ont le plus besoin, alors même que toutes les études et notamment celles de l’OVE ont montré et montrent qu’il faut justement cibler les efforts sur les plus fragiles, environ 8% de la population étudiante. Et qui sont-ils/elles ? Les étudiants étrangers et les étudiant(e)s les plus âgés.
- Elles gèlent de facto toute réforme des bourses alors que si S. Lecornu affirme que les « bourses étudiantes seront maintenues », on sait que leur pouvoir d’achat décroit au détriment … des plus défavorisés, comme l’a montré l’Unsa Education dans une intéressante note 2. Car si la réforme de 2023 a « effectivement constitué la revalorisation des bourses la plus importante en euros courants depuis 2016 », elle est identique pour tous les échelons soit +370 €/an, entre 1454 €/an (échelon 0bis) et 6335 €/an (échelon 7).
- Elles permettent de détourner l’attention, une fois de plus, d’une réforme en profondeur des bourses, telle que S. Retailleau l’avait esquissée à la suite du rapport Jolion. Les députés Ensemble pour la République Charles Sitzenstuhl (Bas-Rhin) et Thomas Cazenave (Gironde) proposaient d’en assurer le financement autour
– d’une suppression des échelons au profit d’un système de montant socle de bourse, auquel s’ajouteraient des modulations en fonction de certaines situations personnelles (décohabitation forcée, distance entre le domicile familial et le lieu d’études, situation de handicap, étudiant aidant, étudiant en outre-mer, etc).
– de la suppression de la réduction d’impôt sur le revenu au titre des frais de scolarité dans l’enseignement supérieur, dont le coût est estimé par la Cour des comptes à 218 millions d’euros en 2024, « pourrait être supprimée afin de financer la réforme. Cette dépense fiscale, qui s’élève à 183 euros en garde commune ou principale et à 91,50 euros en garde alternée, bénéficie à 1,48 million de ménages. »
– de la remise en cause de l’APL pour tous «en prenant en compte les ressources parentales, afin de concentrer ces aides sur les étudiants issus de foyer modestes. »
- Elles ne règlent toujours pas le problème que la Loi Lévi devait corriger. En effet, cette loi d’avril 2023 a introduit une nouvelle aide financière pour celles et ceux qui ne sont pas géographiquement proches d’un restaurant universitaire ou conventionné, des « zones blanches ». Si les étudiants reçoivent une carte prépayée dématérialisée (similaire à un titre-repas), les montants mensuels versés sont de 40 € / mois pour les étudiants boursiers, 20 € / mois pour les non-boursiers, avec 10 € de majoration en Outre-mer. L’effort est louable mais qui a essayé de déjeuner plusieurs fois par mois ou de faire ses achats alimentaires pour cette somme ? Car si on ne peut pas contester la bonne volonté qui a présidé à cette loi, constatons d’une part que beaucoup d’étudiants de ces « zones blanches » sont chez leur parents et que cette loi ne fait que mettre en valeur la nécessité d’une réforme des bourses !
- Elles ne répondent pas évidemment à la question majeure à laquelle est confrontée notre pays : son décrochage en matière d’ESR. Car si S. Lecornu annonce que les universités et les organismes de recherche « verront leurs moyens renforcés pour respecter les engagements de la LPR », quid des problèmes structurels de leur financement ?
- Rappelons que c’est A. Savary qui doublera en 1982 les droits d’inscription bloqués pendant presque 20 ans pour financer la hausse des bourses (en nombre et en montant) tandis que le plan Jospin-Allègre a durablement modifié la carte de l’ESR avec de nouvelles universités . ↩︎
- Les étudiantes et étudiants boursiers sur critères sociaux : quels impacts réels de la réforme paramétrique de 2023 ? ↩︎