La ‘gauche’ et l’université, c’est pas gagné…

Les « Assises pour l’Université et pour la Recherche » qui se tiennent ou se tenaient le 3 septembre (selon votre date de lecture de ce billet) m’offrent l’occasion de faire un état des lieux des réflexions d’une partie non négligeable de la gauche universitaire, avec ses têtes d’affiche bien connues du microcosme, comme Julien Gossa ou la figure tutélaire de Bruno Andreotti, alias Groupe JP Vernant, alias Pr Logos, alias Rogue ESR etc., des universitaires LFI, socialistes, écologistes mais aussi de nombreuses sociétés savantes, ou encore des contributions individuelles ou collectives de chercheurs/euses. Et je dois avouer ma surprise « pour l’Université et pour la recherche » : les étudiants et leurs formations y sont quantité négligeable (comme d’habitude ?) et les avancées scientifiques de l’IA ignorées. Le comble pour des enseignants-chercheurs non ?

L’introduction de ce livret, dont la pédanterie n’a d’égale que l’ego de ces mandarins en herbe, ressemble malheureusement souvent à une caricature de ce monde universitaire qui ne se parle qu’à lui-même. S’il y a malgré tout (mais quel méli-mélo…) quelques contributions intéressantes, beaucoup d’analyses sont avant tout militantes, d’autre délirantes et absconses 1, certaines énonçant sans complexe des ‘vérités alternatives’. 2 Quant à la partie
sur les « défis climatiques, démocratiques, économiques et environnementaux », je dis ‘joker’ tellement c’est confus et militant, jusqu’à appeler les universités à la sobriété, qu’elles vivent justement au quotidien !

Au fond, le problème de ces « assises » est ailleurs : dans les années 68, les pensées les plus atypiques, audacieuses, parfois hors sol, rencontraient un écho certain, tant chez les scientifiques, que chez les étudiants et la population, dont le symbole fut la création de Vincennes. Aujourd’hui, on peut douter que créer une « Université Polycentrique de la République » (sic) parle à quelqu’un de sensé 🤭… En réalité, derrière ce vocabulaire prétentieux et pseudo-intellectuel de mandarin de gauche, ce sont ses impasses thématiques qui en disent le plus !

Des impasses significatives

Qu’ont en effet à dire ou à proposer ces universitaires ? On le découvre en fait par une impasse majeure autour des étudiants et de leurs formations et un déni de la réalité scientifique assez incroyable à propos de l’IA ! Le décrochage de la science française n’est donc malheureusement pas que budgétaire comme le confirme l’OST 😒 … Ce n’est pas très flatteur et illustre l’impasse réflexive de ce qui fut la force de la gauche, penser l’université et la recherche. Quant aux sociétés « savantes »…

Je signale cependant les contributions intéressantes de Mohamed Najim (Institut Polytechnique Bordeaux) sur les talents et de Guillaume Morel (Sorbonne Université) sur la relation universités-entreprises. Quant à Julien Gossa, il a comme souvent le mérite de soulever une véritable question, « la dilution de l’activité des universités », mais il peine à prendre en compte les attentes de la société et des familles.

Grâce à l’IA (horreur !), j’ai procédé à une analyse statistique autour de 2 thèmes : la place des étudiants et de leurs formations et celle de l’intelligence artificielle, puisque l’intitulé de ces assises est « pour l’université et pour la recherche ». (voir infra). Pour le reste, j’ai (vraiment) lu ces 65 pages, un acte sacrificiel pour certaines il faut le dire !

Les étudiants et leurs formations ignorés

Au-delà des 44 occurrences seulement du champ lexical étudiant (sur 65 pages), les étudiants sont présents dans des contributions sur la démocratisation, le financement, les parcours, la gouvernance, la transition écologique, la recherche, etc. Mais en termes de pages véritablement centrées sur les étudiants et leurs formations, on est autour de 4 à 5 pages sur 61, soit environ 7 à 8 % du contenu.

Il y a donc un décalage dérangeant entre le poids démographique des étudiants (qui conditionnent quand même en partie les moyens et qui sont AUSSI la finalité de l’université) et leur poids dans les réflexions. Et en plus ces universitaires se targuent d’être de gauche !

Une impasse globale. Aucune réflexion ne porte directement sur la question : quelle université du point de vue de l’étudiant ? La répartition des flux étudiants entre formations générales/fondamentales et formations professionnalisantes et sur l’architecture globale des formations sont globalement ignorées. C’est au fond un impensé qui en dit long sur un choix politique fondamental et un fait : l’ethnocentrisme universitaire.

Un oubli incroyable. Parcoursup est leur Linky mais on ne trouve aucune occurrence des termes CPGE, BTS, IUT ! 3 Quel doit être le parcours optimal d’une génération de jeunes entre les différents niveaux et types d’enseignement supérieur ? Cela aurait pu conduire à intégrer ces formations avec le continuum licence-master-doctorat, les passerelles, les poursuites d’études, les taux de réussite, leurs débouchés et leurs coûts pour la collectivité. Or cette vision systémique des parcours étudiants est globalement absente.

Une gêne palpable. Il y a sans doute un désintérêt et une ignorance pour les formations professionnalisantes (vues comme des sous-formations ?) ainsi qu’une gêne sur les CPGE hyper sélectives, que beaucoup de contributeurs ont fréquenté. On peut comme T. Poullaouec et C. Hugrée (Université de Nantes) dénoncer E. Macron et proposer comme solution magique un « baccalauréat de culture commune », mais la question demeure : tous les étudiants ont-ils vocation à aller à l’université et/ou à suivre le même modèle universitaire ? Débattre beaucoup du fonctionnement interne de l’Université, de son modèle humboldtien ou non (le mantra de B. Andreotti contesté par G. Morel de Sorbonne Université), cela n’aide pas à affronter le réel. C’est sans doute le véritable ‘trou noir’ d’une partie des universitaires et de la gauche. Une déconnexion par rapport à la population qui offre un boulevard au RN.

Le but contre son camp à propos du doctorat. Même pour cette question, la caricature est là (à quelques exceptions) : le doctorant est un jeune chercheur / personnel précaire, le doctorat est une voie avant tout vers les métiers académiques. Ainsi, à leur corps défendant j’ose espérer, ces assises rejoignent ces élites françaises formées hors de l’université qui estiment que le doctorat n’est pas stratégique pour l’économie, les entreprises et la société !

La science et la place de l’intelligence artificielle

Avec 45 occurrences mais une présence beaucoup plus concentrée, essentiellement dans les dernières pages, l’intelligence artificielle bénéficie d’un traitement beaucoup plus structuré : une contribution spécifique sur l’intégrité scientifique et un ensemble de 7 pages consacré au numérique et à l’IA. Cette dernière apparaît donc comme un enjeu stratégique appelant une réflexion spécifique sur l’avenir de l’Université.

Pas d’impasse sur l’IA. Elle est vue certes comme une question stratégique, éthique, économique, scientifique et organisationnelle. Michèle Leduc note que l’IA « peut se révéler extrêmement utile, faire gagner du temps et contribuer à améliorer la recherche scientifique » et lui attribue également des usages positifs pour la recherche : détection du plagiat, vérification des références, détection d’images trafiquées, anomalies statistiques, etc.

Une vision défensive. Mais comment est-elle abordée au fond ? Est-ce une réflexion sur la valeur ajoutée scientifique de l’IA ? Non et c’est confirmé par les autres contributions qui mettent principalement l’accent sur les risques écologiques et sociaux, l’appropriation des connaissances scientifiques, l’intégrité et l’éthique et la transformation du travail scientifique. La contribution de Ph. Huneman évoque même une « contamination radicale par l’IA » et les textes générés par GPT, dans une réflexion critique sur le système de publication scientifique. La réflexion sur l’IA y est donc principalement défensive (les risques, allant jusqu’à l’interdire !!!) alors qu’elle aurait pu également être offensive : comment utiliser l’IA pour accroître la puissance de recherche des universités françaises ?

Un aveuglement inquiétant. Il manque curieusement un autre choix : l’IA peut-elle être vue, non pas seulement comme un risque pour la science, ou comme outil à encadrer, mais comme un instrument susceptible d’augmenter la capacité de découvertes scientifiques ? Cette dimension est pratiquement absente du livret, alors même que les signaux se multiplient notamment en mathématiques, sans parler de la médecine.

En résumé le livret traite principalement les conséquences de l’IA pour l’université et la recherche, plutôt que la question de savoir ce que l’IA peut apporter à la production de connaissances. C’est un angle mort assez incroyable de ces Assises qui prétendent parler de science !

Dans sa contribution, Anne Canteaut (Inria et Académie des Sciences) pose une question : « Si le budget de la recherche était soudainement augmenté d’un tiers (public et privé compris), comment cela pourrait-il changer la vie de la recherche en France ? » Mais est-ce l’objet de ces assises ?



Quelle est la répartition de ce livret par grands thèmes ?

Il y a 57 contributions réparties en 12 axes. 14 contributions, soit environ 25 %, accordent une place variable aux étudiants. L’IA, elle, fait l’objet de 8 contributions directement identifiables si l’on inclut la contribution sur l’intégrité scientifique de la page 53 et les sept contributions des axes 11-12. Le sommaire confirme cette concentration : une section entière est consacrée à l’intelligence artificielle, avec des contributions aux pages 59-63.

Le livret parle beaucoup de l’université comme institution, de ses personnels, de sa gouvernance, de son financement et de la recherche. Les étudiants y sont présents, mais ne constituent aucun des grands blocs structurants du livret. À l’inverse, l’IA bénéficie d’une forte concentration de contributions spécifiques et d’un axe entier. Au moins ces assises ne reproduisent pas l’impasse incroyable des conseils scientifiques du CNRS sur l’IA !

ThèmePagesPart du contenu
Missions de l’Université, recherche et société1016,4 %
Climat, écologie, société69,8 %
Formation / continuum éducatif58,2 %
Organisation territoriale46,6 %
Formation des enseignants / École46,6 %
Liberté académique34,9 %
Financement ESR58,2 %
Emploi, précarité, statuts69,8 %
Évaluation, publications, éthique69,8 %
Gouvernance / organisation58,2 %
Numérique + IA711,5 %
Total61100 %

  1. Bruno Andreotti propose ainsi « un aménagement territorial polycentrique en réseau de campus diffracté par le numérique », avec une « institution simultanément unifiée et délocalisée [qui] pourrait s’appeler : Université Polycentrique de la République. » C’est sûr que cette langue de bois parlera à la population et ses représentants ! ↩︎
  2. Les vérités alternatives de Mélanie Guenais (Université Paris-Saclay) pour qui « la tendance générale des dernières réformes en France (lycée, BUT notamment) conduisent (sic) à un repli de l’accès aux études supérieures longues, et à un renforcement de l’élitisme. » A l’inverse de toutes les données sur le master et les poursuites d »études…  ↩︎
  3. Le BUT est mentionné une seule fois tout de même… Quant à la « professionnalisation », seulement deux occurrences apparaissent mais dans la contribution consacrée à la formation des enseignants (ce qui est tout à fait légitime). ↩︎

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