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L’épidémie de coronavirus a aussi pour conséquence de braquer les projecteurs sur l’enjeu de la transparence : les responsables publics doivent l’organiser, sous peine de susciter panique ou imprudence. Apparemment rien à voir mais comme beaucoup de citoyens, j’ai reçu un bulletin municipal dans lequel figuraient en 2ème de couverture les ratios financiers de la commune dans laquelle je vote. Comment appliquer ce besoin de transparence, revendication forte de ce XXIème siècle numérisé, au secteur de l’ESR ? Quels bénéfices ?

Alors que la défiance vis-à-vis de la parole publique est très forte, un regard sur le secteur des collectivités locales peut éclairer les réflexions sur l’ESR : l’article 2313.1 du code des Collectivités territoriales indique qu’une présentation brève et synthétique retraçant les informations financières essentielles de la collectivité soit jointe au budget primitif et au compte administratif “afin de permettre aux citoyens d’en saisir les enjeux”.

Mais surtout, il exige la publicité de 10 ratios financiers pour les communes, selon leur typologie et leur taille, et permet une comparaison à la “strate moyenne”. Ainsi, on peut comparer sa ville en termes d’endettement, de dépenses de personnels etc. par habitant. Cela fait partie du débat public, à partir d’indicateurs partagés. Si évidemment tous les citoyens lambda ne se penchent pas sur ces ratios, les “opposants” et divers corps intermédiaires le font.

Abondance des données

Alors que les débats autour de la LPPR soulignent cruellement les failles de l’information dans ce secteur, éloignons tout de suite un fantasme qui flirte avec le complotisme : l’opacité dénoncée ici ou là est rarement un choix délibéré mais plutôt l’accumulation de ces petites choses qui en disent long sur l’organisation du système.

Ce n’est pas faute de produire des documents ou des chiffres : le SIES du MESRI, la DEPP du MEN éditent des notes passionnantes tandis que Data ESR apporte un service de plus en plus remarquable 1On peut ajouter naturellement à cette panoplie l’état de l’ESR ou encore l’état de l’emploi scientifique..

Quant aux groupes de travail préparatoires à la loi recherche, ils ont fourni des données, explications et propositions. C’est leur travail sur les rémunérations des chercheurs/euses qui a mis en lumière leur faiblesse comparée mais est passé en réalité inaperçu chez les principaux intéressés ?…

Qui sait d’ailleurs vraiment chez les chercheurs/euses que le fameux objectif des 3% n’implique pas 3% de financement de la recherche publique ? Mais les communautés académiques, quelles qu’elles soient, sont comme tout le monde : elles voient midi à leur porte… 2C’est le syndrome ‘moi dans la classe de mon fils ou de ma fille’ lors des réunions de parents d’élèves  qui fait voir la situation de son université ou de son école à l’aune de ce qu’il rencontre au quotidien. C’est un biais de perception classique..

Ce qui manque en effet la plupart du temps, ce sont les données et dynamiques par établissement. Car il ne suffit pas de produire des données nationalement si, au plus près du quotidien des communautés, cet effort n’est ni relayé, ni surtout “personnalisé”. Parcoursup en est le symbole, chacun ayant besoin de transparence, mais avec des objectifs différents : les familles et les candidats évidemment, les enseignants et les établissements de l’autre pour mieux comprendre et connaître leurs étudiants.

La transparence pour convaincre

Que pourrait apporter la mise à disposition de chiffres, d’indicateurs clés/de ratios ? Rétablir la confiance, combattre l’indifférence, débattre sereinement nécessitent de donner à toutes et à tous, de façon accessible, les éléments essentiels, pas seulement sur les aspects financiers. Cette bataille politique de l’information est sous-estimée politiquement dans l’ESR, contrairement à ce qui se passe dans les collectivités.

Car une fois le constat du sous-financement de l’ESR établi, comment fait-on ? Prenons l’exemple du débat actuel sur la précarité : autour d’une question essentielle (la part des postes fixes vs les postes contractuels, les débouchés dans les entreprises) tout est mélangé. Cela interdit en réalité un véritable échange sur les différences entre établissements, disciplines, sur le financement des thèses etc. 3Je lisais ainsi dans Libération un article confus sur la LPPR indiquant que les CDD d’usage sont “appelés tenure tracks aux Etats-Unis”... Un léger besoin de formation sur le système américain ! Sans parler de la confusion entretenue autour des vacataires non précaires..

Se limiter aux seuls indicateurs financiers serait inefficace pour les communautés (académiques, personnels, étudiants) et la société civile (oui elle aussi a le droit d’être informée !). De même que la compilation de centaines de données qui perdent à la fin toute signification. C’est d’ailleurs ce micromanagement dont le MESRI et ses directions n’arrivent pas à sortir, ce qui plombe déjà le “dialogue stratégique de gestion”.

Lorsque l’on regarde les universités étrangères, par exemple l’université du Wisconsin à Madison ou encore Heidelberg, il est très facile d’avoir accès aux données essentielles du profil de l’université. La transparence est un élément majeur de leur stratégie, appliquant le “connais-toi toi-même” de Socrate.

Une crainte de la comparaison

Les obstacles à cette transparence sont cependant réels en France car le secteur de l’ESR cumule plusieurs handicaps :

  • d’une part une abondance de données, souvent peu lisibles et parfois peu comparables, avec des systèmes d’information inadaptés et une organisation fragmentée ;
  • des failles béantes dans la publicité des informations avec la crainte permanente du “classement” et de la comparaison, faute d’allocation des moyens cohérente ;
  • des services dédiés sous-dimensionnés et/ou sous-estimés stratégiquement dans les établissements ;
  • des universitaires et chercheurs peu familiarisés (c’est un euphémisme) avec les données objectives.

Ajoutons que les comparaisons entre établissements de différents ministères, entre EPST, EPSCP et EPIC sont souvent difficiles. Et bien sûr entre universités elles-mêmes !

Mesurer des évolutions

Une volonté partagée de transparence ne réglera pas les problèmes de l’enseignement supérieur français mais peut permettre d’enclencher une mécanique vertueuse. Prenons l’exemple des heures complémentaires. Il concentre le côté Dr Jekyll/Mr Hyde de l’ESR : quelles sont les parts respectives des dérives individuelles, d’une offre de formation mal conçue et de la sous-dotation en postes stables ? La transparence, c’est aussi un outil de pilotage.

Informer et communiquer sur les évolutions, à partir de chiffres incontestables, apparaît donc comme un moyen, pas le seul évidemment, de cadrer les débats autour de l’essentiel : la dynamique réelle d’un établissement et les changements nécessaires.

Combien de vacataires réellement précaires ? Combien de personnels de soutien comparés à la moyenne nationale ? Quels taux d’encadrement par composante ? Combien de femmes en responsabilité ? Combien de diplômés par an ? Combien d’enseignements évalués, avec quels retours ? Combien d’étudiants étrangers en M et D ? La liste pourrait être longue (et je n’évoque pas les indicateurs proprement scientifiques) mais c’est surtout la dynamique qui est importante.

Tout connaisseur un tant soit peu averti du système français en connaît les défauts : gestion plus que perfectible, organisation globale défaillante etc. Mais tout le monde sait que les universités françaises, et certaines écoles, ne sont pas aux normes internationales en matière de ressources financières.

Rendre public une dizaine d’indicateurs, autorisant les comparaisons par typologie et taille, est-il une option ou un impératif ? La transparence est surtout inéluctable : la mésaventure de l’école Polytechnique (qui je vous rassure s’en remettra ? ) montre que personne n’y échappe…

Elle est en définitive une arme politique et un outil de management pour convaincre des marges de progression internes et promouvoir l’ESR dans la société.

Références   [ + ]

1. On peut ajouter naturellement à cette panoplie l’état de l’ESR ou encore l’état de l’emploi scientifique.
2. C’est le syndrome ‘moi dans la classe de mon fils ou de ma fille’ lors des réunions de parents d’élèves  qui fait voir la situation de son université ou de son école à l’aune de ce qu’il rencontre au quotidien. C’est un biais de perception classique.
3. Je lisais ainsi dans Libération un article confus sur la LPPR indiquant que les CDD d’usage sont “appelés tenure tracks aux Etats-Unis”... Un léger besoin de formation sur le système américain ! Sans parler de la confusion entretenue autour des vacataires non précaires.

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