J’ai choisi d’analyser quelques chiffres publiés cet été. D’abord, la dégringolade de la recherche française que je montre en 5 données incontestables. Pire, elle rencontre la capacité exceptionnelle de ses scientifiques à se diviser : les universités et leurs enseignants-chercheurs seraient toutes et tous médiocres tandis que les organismes de recherche seraient des modèles d’efficacité et leurs chercheurs des nobélisables en herbe… Un débat caricatural qui n’aidera pas à faire de l’ESR un sujet majeur des présidentielles. Ensuite ce qui en est la conséquence, à savoir le mépris des étudiants accusés par une partie de la communauté scientifique (surtout de gauche mais pas que…), d’être nuls et les universités d’être des usines à chômeurs. Là encore une vision caricaturale qui interdit justement une réflexion sur l’orientation et la sélection, la réussite et l’organisation du cycle L, ou encore sur les niveaux pertinents d’insertion professionnelle. Et qui méconnaît la crise qui vient dans les écoles privées, touchant désormais les écoles de commerce.
Quel meilleur symbole ? Depuis sa création, l’ANR est régulièrement une variable d’ajustement budgétaire. En période de disette, on la ponctionne toujours, avec une baisse de 50 M€ en autorisations d’engagement par rapport à la loi de finances initiale 2025. Et le préciput va être rogné. Évidemment, tous ceux qui dénoncent les appels à projet de l’ANR … dénoncent désormais ces coupes. Les chiffres convergent : au-delà des péripéties bugdétaires, la recherche française décroche sur la durée.
5 données qui confirment la dégringolade de la recherche française
Financement de la recherche : stagnation = régression. Pas de surprise, en 2024, l’effort de recherche français est resté stable à 2,18 % du PIB. La dépense intérieure de R&D expérimentale des entreprises représente est de 1,43 % comme en 2023, tandis que celui des administrations est de 0,75 % du PIB « en très légère hausse par rapport à 2023 ». Les 3% de PIB ? Oubliés, d’abord du côté d’une trop grande part des entreprises, pour lesquels la R&D et le CIR sont des outils de réduction des charges, il est vrai au-dessus de la moyenne. Mais l’innovation y est d’abord un blocage culturel (voir infra).
UE : dépenses publiques pour la R&D. Les données d’Eurostat confirment évidemment que la France poursuit sa chute. Elle se situe à la 11ème position, en dessous de la moyenne européenne, après avoir été 9ème en 2024. Notons que le poids que ce budget représente dans le PIB de l’Union diminue, passant ainsi de 0,71 % l’an dernier à 0,69 %. Pendant ce temps Chine et États-Unis accélèrent.
Recherche partenariale : échec annoncé. Avec des milliards déversés, la Cour des comptes « euphémise » en jugeant que « les résultats de la politique de soutien à la recherche partenariale sont mitigés, sinon décevants au regard des moyens mobilisés ». Les aides publiques « devraient être mieux arrimées à de grandes priorités nationales moins nombreuses » et « s’inscrire dans une organisation plus performante ».
Nature du soutien public à la R&D des entreprises. Confirmation par l’absurde du diagnostic de la Cour des comptes avec les chiffres de l’OCDE. Selon l’organisation internationale, la part d’avantages fiscaux dans le soutien public à la R&D a « plus que doublé » en vingt ans. Avec un taux de 0,27 % du PIB en termes d’allègements fiscaux au titre de la R&D, la France se place en 4ème position en 2024. Mais surtout, « lorsque le soutien fiscal et le soutien direct sont considérés conjointement, c’est au Portugal (0,52 % du PIB), en Islande (0,44 %) et en France (0,42 %) que le soutien financier total à la R-D des entreprises a été le plus élevé en 2024. » Pour quels résultats ?
Résultat : l’innovation à la traîne. Selon l’édition 2026 du Classement européen de l’innovation si la France se situe dans le groupe des « innovateurs solides » de l’UE, elle se classe au 10ème rang des pays de l’UE… La Suède, le Danemark et les Pays‑Bas sont considérés comme des « leaders de l’innovation ».
Pendant ce temps, le ‘village gaulois’ de la recherche…
Polémique MESRE-Cour des comptes sur les ONR. Ce qui agite pourtant le microcosme, c’est cette énième polémique MESRE-Cour des comptes. La Lettre a dévoilé le 27 juillet 2026 les propositions d’un rapport non publié et provisoire de la Cour sur « La politique publique en faveur de la recherche et de l’innovation ». Alors que les magistrats constatent « un décrochage de la recherche française », ils préconisent comme axe principal de simplifier l’écosystème de recherche en misant sur les universités, et de transformer les ONR en « agences de moyens ». Le MESRE fait savoir à AEF.info qu’il « n’est pas favorable à la proposition de transformer le CNRS en une méta‑agence intégrant l’ANR et le SGPI, qui piloterait la mise en œuvre de la politique publique ». « Supprimer la capacité des ONR à conduire des activités de recherche directe serait une grave erreur », considère-t-il.
Rien de nouveau sous le soleil ! Mais à mon avis le plus symptomatique de la déliquescence du débat universités-ONR (et des fractures profondes de la communauté scientifique) se trouve dans les réactions violentes au post linkedin de N Drach Temman (présidente de Sorbonne Université et d’Udice) rappelant que la recherche se fait dans les universités, quel que soit le statut. Peut-on imaginer que des scientifiques méprisent autant leurs collègues enseignants-chercheurs et surtout les étudiants ? Oui…
IRD et CNRS : ‘apocalypse now’ ? L’intégration programmée de l‘IRD dans le CNRS suscite comme d’habitude des réactions outrées du type fin du monde. Rappelons que l’intégration en 2020 du Cemagref (Centre d’étude du machinisme agricole, du génie rural, des eaux et des forêts) devenu Irstea (le génie français encore !) à l’INRAE a permis à des syndicats de démontrer leur côté visionnaire : lisez cette déclaration de l’époque de la CGT sur la catastrophe qui allait venir 😉. Et ça va continuer.
L’impact de l’IA sur la recherche : une révolution. Je vous conseille de lire ce fil passionnant sur X 1 du physicien Antoine Tilloy (Mines-PSL et Inria) : « Au départ elle était un exécutant peu fiable, à guider constamment comme un étudiant de master, puis rapidement elle est devenue fiable, comme un étudiant en fin de thèse et a gagné en autonomie (…) C’est comme si je parlais avec un excellent collègue, plus brillant que moi sur quasiment tout, et qui exécute environ 1000 fois plus vite (…) Je pense que si je veux survivre, et surtout contribuer à la science sans être un pur spectateur, je dois utiliser ces modèles, mieux les comprendre (leurs forces et faiblesses), accompagner leurs progrès, et tenter de gagner en vision, monter en abstraction, plus vite qu’eux. »
Ou encore ce que dit François Charles (directeur du département mathématiques & applications ENS-PSL) : « En dialoguant avec ces modèles, beaucoup de mes collègues franchissent des barrières théoriques sur lesquelles ils butaient. Le progrès est très rapide » ; « Nous vivons une révolution scientifique ». Mais la communauté scientifique, c’est aussi ce monde parallèle des collectifs de « chercheurs » boycottant l’IA : cela ne peut-il faire plus peur que l’IA elle-même ?
Dire des étudiants qu’ils sont nuls ou miser sur eux ?
Cela revient en force en période de crise, politique, budgétaire et économique. Penser que des centaines de milliers d’étudiants sont des ânes est la nouvelle tarte à la crème d’élites qui ne comprennent pas la nature des lacunes (réelles) en cause, lacunes tout à fait surmontables (Voir infra l’envol des reprises d’études). On les accuse donc d’avoir de graves manques, on dénonce le ‘tourisme universitaire’ (le syndrome Bardella 😀) et enfin on pointe l’ « inutile » course aux diplômes à bac + 5 et le faible réservoir d’emplois qualifiés avec un déclassement à la clé. Ce débat n’est pas français mais émerge aussi aux Etats-Unis avec le développement de l’IA.
Restons-en aux faits : l’adéquation diplômes-compétences-emplois proposés n’est absolument pas nouvelle ! L’IA rebat les cartes et il serait plutôt opportun d’imaginer que les profils d’étudiants moins spécialisés, moins silotés, seront encore plus recherchés. Et il faut même envisager que de solides formations en lettres, en histoire etc. seront un atout ! Pas sûr évidemment que le bac + 5 soit le Graal, mais lisez l’étude du Cereq (infra). Pas sûr non plus qu’un étudiant en médecine ou un ingénieur super bachoteur s’en sortira mieux demain que celui qui s’aère les méninges !
Donnons les moyens aux universités, revoyons l’architecture des formations du secteur public à bac + 3 et réhabilitons l’acte d’enseigner qui n’est pas une punition !
Je livre à votre réflexion des chiffres en apparence contradictoires, qui bien sûr ne feront pas la Une de journalistes et médias qui ne travaillent pas leurs dossiers…
3 analyses à lire
1) Le taux d’emploi salarié des diplômés de 2024 baisse sur un an. 3 notes du SIES-MESRE (que j’avais un peu traité déjà) font état d’un décrochage sur l’ensemble des types de diplômes, notamment en licence professionnelle (‑3,8 points), sur le grade de master (‑3 points) ou encore la formation ingénieur (‑2,6 points). Si ce baromètre est parfois contesté, il n’en reste pas moins un reflet des conjonctures économiques.
La note sur les licences et le BUT.
La note sur les masters. Qui retiendra que 18 mois après l’obtention du diplôme, le taux d’emploi salarié en France des diplômés d’un master universitaire en droit, économie et gestion est supérieur à celui des diplômés des écoles de management ?
La note sur les formations d’ingénieurs et de management.
2) Pas de déclassement à bac+5 selon le Céreq. Dans une étude intitulée « S’insérer dans un monde instable : le diplôme reste une valeur sûre », le Cereq estime qu’aucun déclassement ne s’opère pour les bac +5, « malgré la massification scolaire ». « 74 % des jeunes de la génération 2021 sont en emploi trois ans après leur sortie d’étude », soit une hausse de 6 % par rapport à la génération 2017, un « niveau inédit depuis la cohorte de 2004 ». Cependant, depuis l’été 2023, en raison du ralentissement économique, la qualité de leur emploi se dégrade, avec une baisse de la part des jeunes en CDI. Sur vingt ans, la hiérarchie des diplômes reste globalement stable pour l’accès à l’emploi, au salaire et à la stabilité professionnelle.
3) Réussite en licence et reprise d’études. 53 % des néobacheliers entrés en L1 en 2019 étaient diplômés du supérieur quatre ans plus tard selon une note du SIES-MESRE. Près d’un tiers des néobacheliers entrés en L1 en 2019 n’était plus inscrit dans l’enseignement supérieur français en 2023‑2024. Mais ce qui est intéressant, c’est la croissance des reprise d’études que pointe une note du Céreq. Qu’ils visent à rattraper un échec scolaire, à progresser dans sa carrière ou à engager une réorientation, les nouveaux diplômes obtenus en six ans par la ‘Génération 2017’ après une reprise d’études permettent « souvent » de monter en qualification et d’améliorer l’accès à l’emploi.
Tempête à venir dans les écoles ?
Quand Sciences Po annonce un projet de collège européen à Bruxelles, les médias (dont une partie des journalistes ont fait Sciences Po ou ont rêvé d’y être admis), ont un grand frisson, avec une pléthorre d’articles. Quand une université met en place une formation de haut niveau en mathématiques, en physique ou en biologie, RAS : cela en dit long sur les élites françaises, et les journalistes, ignorants de la science…
De ce point de vue, on ne peut que sourire (jaune) en lisant le rapport que la chambre régionale des comptes a consacré à Audencia : à côté les universités sont des modèles de vertu ! Elle pointe en effet le « dérapage financier » d’Audencia, qui a cumulé 10 M€ de déficit de 2022 à 2024, et souligne une transformation en établissement d’enseignement supérieur consulaire (EESC) dont les effets sont peu maîtrisés, une stratégie de croissance ambitieuse mais mal accompagnée et un dérapage financier. On se demande d’ailleurs ce que font les recteurs qui n’ont toujours pas vu que la majorité des écoles de commerce enfreignent la loi en ne déposant pas leurs comptes (Merci L. Batsch pour le travail de veille !).
S’agit-il de la fin d’un âge d’or ? Pour le classement Sigem 2026, qui affecte les étudiants de CPGE EC et L aux concours d’entrée de 23 écoles de commerce et trois assimilées (St Cyr, Ensae, ENS Paris‑Saclay), la filière continue à perdre globalement en attractivité, avec seulement 6 912 étudiants affectés (‑3 % par rapport à 2025). Surtout 10 écoles ne remplissent pas les places offertes, dont Montpellier BS, où 30 % restent vacantes.
- Oui X reste la référence et je constate le retour progressif mais un peu honteux de toutes celles et ceux qui découvrent que Bluesky est aussi un déversoir de haine mais surtout de l’entre-soi. Ceci est d’ailleurs très révélateur de la déconnexion d’une grands partie du monde académique par rapport au réel. ↩︎