Parcoursup, le café du commerce et la sélection

Ça y est : tout le monde s’intéresse à l’enseignement supérieur (pas encore à la recherche, un petit effort) ! De l’extrême-gauche à l’extrême droite, un consensus se fait jour : il faut supprimer ou réformer Parcoursup. Ces positions ont au moins l’avantage de faire émerger la question de l’accès à l’enseignement supérieur et plus précisément à l’université. Il y avait l’école obligatoire, désormais, certains veulent rendre de facto l’université obligatoire. D’autres, le RN, entendent bien recentraliser pour prendre la main sur les établissements. Mais la question politique majeure, c’est que les président(e)s d’université vont être de plus en plus pris entre le marteau du RN et l’enclume de l’extrême-gauche. Bon courage… Avec une question subsidiaire : pourquoi seule l’université serait non-sélective ?

Ph. Baptiste a donc mangé son chapeau, lui le créateur avec Jérôme Teillard de Parcoursup. Il a auparavant tenté de défendre non seulement la plateforme mais dénoncé une « démagogie chimiquement pure » à propos de sa suppression… La politique est ainsi faite avec des promesses pour 2028. Une question : en 2028, qui sera au gouvernement 🤔 ?

Il est fascinant et inquiétant à la fois de constater comment le débat sur Parcoursup a quitté les sphères du rationnel. De tous côtés (commentateurs, politiciens et médias), le parisianisme, la méconnaissance des systèmes étrangers, la paresse intellectuelle des journalistes, les approximations, l’ignorance, et bien sûr le militantisme et la mauvaise foi se sont conjugués. Faire le procès de l’outil leur évite de trouver de véritables solutions.

A droite on est sur une vision malthusienne : trop de diplômés, trop de bac + 5 et trop de formations générales, avec un chiffon rouge, la sociologie. Quant à la gauche, le mépris social se cache derrière de pseudo formules généreuses tout en défendant la sélection pour ses enfants et en faisant de l’université un lieu de relégation. D’où ce défilé incessant de ses représentants diplômés de Sciences po ou normaliens… opposés à la sélection à l’université. Que dire des interventions de S. Lecornu dont on aura la gentillesse de ne pas compter le nombre d’âneries qu’il a pu dire. On n’aura pas plus de pitié pour LFI ou ses anciens comme A. Corbière qui veulent faire croire que 150 000 jeunes n’ont pas trouvé de places dans le supérieur ! A ce niveau-là, Trump est un petit joueur !

Avez-vous remarqué que personne ne s’intéresse au problème majeur des BTS et encore moins du doctorat, qui dépend soit des étudiants étrangers, soit des flux en master et en amont en licence ?

Le café du commerce

Un « mouvement étudiant » bien minoritaire. On a eu le défilé de tous ces pseudo-spécialistes 1 qui ignorent les différences entre un mouvement d’une minorité politisée, celui d’une minorité déterminée, celui d’une minorité qui trouve écho limité mais réel et enfin un mouvement de masse. Il faut lire l’excellent compte-rendu d’une AG à l’université Toulouse Jean Jaurès (ex Le Mirail) fait par une journaliste d’AEF (sur abonnement) pour comprendre le décalage entre le réel et le bruit médiatique. Je ne change pas d’un iota mon analyse de 2018 sur les raisons de la faiblesse des mouvements étudiants dans les universités.

Parcoursup : le réel va reprendre ses droits. Exit une réforme pour 2027. La désapprobation quasi unanime des chefs d’établissements ou encore des conférences de doyens, sans parler des enseignants eux-mêmes, témoigne de la déconnexion des « élites » qui ignorent le quotidien de l’enseignement, secondaire ou supérieur. Le premier ministre est ainsi capable de dire : « Dès ce mois de décembre 2026, les critères d’admission devront être compréhensibles et chaque refus expliqué et motivé ». Il faut dire qu’il en est à recevoir des influenceurs…

Un journalisme en perdition. Le directeur du Figaro Magazine, G. Roquette, explique ainsi que « 150 000 bacheliers veulent s’inscrire en sociologie », ce qui est faux d’autant que les effectifs y sont en baisse à moins de 10 000 étudiants… Et dans Libération, on n’est pas en reste quand le misérabilisme s’invite en permanence à propos de ces dizaines de milliers d’étudiants qui n’auraient pas trouvé de place. Bref, de tous côtés, l’approximation et l’idéologie ont remplacé le journalisme. Et je n’évoque pas les télévisions ou France Info, qui n’a rien à envier à CNews.

Une réalité qui n’est pas alternative

Celles et ceux intéressés par une approche rigoureuse liront les remarquables analyses de Frédéric Dardel sur l’accès à l’enseignement supérieur : tout peut évidemment être discuté, mais pas récusé ! Il balaie toutes les ‘fake news’ sur ce sujet et approfondit des thèmes que j’avais abordés rapidement à propos des BTS. Et je vous invite à lire, méditer et/ou critiquer cette intéressante analyse de Th. Burger-Helmchen professeur de l’IAE de l’université de Strasbourg « Docteur, j’ai mal à mon université… Mais de quoi souffre-t-elle vraiment ? »

La question-clé des BTS. Cette question est essentielle en tant que phénomène de vases communicants ou non-communicants qui déstabilise le système. Et accessoirement par son coût ! Outre un problème pour les BTS à distance, F. Dardel relève qu’il existe 144 spécialités qui ont un taux de remplissage de 81%, « sensiblement inférieur à ceux des grandes filières, Licences, BUT, Santé, Prépas… tous au moins égaux à 90%. » Ainsi, « les BTS Agricoles ne sont remplis qu’à 64%, contre environ 83% pour les BTS Production ou Services qui représentent le gros de l’offre. » Et pour les 35 spécialités de BTS à effectif important (≥ 1000 places à l’échelle nationale), « très peu sont proches de la saturation. »

Pourquoi personne n’ose s’attaquer à ce problème des BTS ? Parce qu’il pose des questions sur l’aménagement du territoire avec son maillage, sur les bourses et le logement aussi. Fermer pour redistribuer/réorienter des BTS se heurte à la fois aux collectivités locales, à l’administration de l’éducation nationale, aux proviseurs et aux enseignants concernés ! Qui osera publier lycée par lycée les chiffres ?

La solution BUT. Au-delà des disparités régionales génératrices de tensions localisées comme en Île-de-France (même là il y a des places vacantes !), il souligne que « la création de places en BUT serait bien plus efficace et utile » Dans ce contexte, l’annonce de 15 000 places nouvelles en BTS (par ailleurs irréalisables à court terme) et seulement 4 000 en BUT est un non-sens absolu.

Filières saturées : un peu de nuances. On parle beaucoup des Staps, de la psychologie, du droit et le secteur santé notamment. On parle beaucoup moins des filières qui sont de moins en moins demandées, comme les lettres, les langues, l’histoire et même la sociologie mais aussi les écoles d’ingénieurs. Il y a donc un problème évident d’adéquation entre l’offre et la demande, avec des différences régionales marquées. C’est ainsi un déséquilibre incroyable (ah le Droit à Paris) entre des universités saturées et d’autres qui perdent des étudiants, tandis que des filières se vident, comme on a pu le connaître dans le temps avec des prépas Capes-Agreg sur tout le territoire. C’est un tabou tant du côté des universités que des syndicats. Et pour cause…

Sélection à l’université : un tabou mais pas pour les familles ! Ces dernières et les étudiants votent avec leurs pieds : au-delà des sondages (même si…), les filières sélectives sont plébiscitées dans Parcoursup. Faut-il rappeler que l’accès à l’université est déjà pour partie sélectif, avec les IFSI, les IUT, les licences sélectives, les écoles d’ingénieurs internes, les IAE etc. ? Et si l’on ajoute les masters, les concours santé et bien sûr les résultats de licence (sans parler du massacre en droit en fin de première année), l’université est encore plus sélective. Au fond, cela soulève plusieurs questions essentielles : que faire des jeunes refusés, connaissant l’offre encore trop faible en BUT ou des problèmes de niveau, comment multiplier les passerelles et comment éviter l’assignation selon son milieu d’origine, notamment pour les études longues ?

Des président(e)s d’université écartelé(e)s

La plupart des présidents d’universités sont en privé convaincus qu’il leur faut choisir les étudiants. Mais les clientèles électorales sont là… France Université a à juste titre dénoncé le côté « sacrificiel » de la suppression de Parcoursup mais est minée par ses divisions sur le sujet de la sélection à l’entrée. Ils/elles ont cependant courageusement pris les décisions de fermeture administrative qui s’imposaient, face, faut-il le rappeler, à des minorités de bloqueurs.

Tensions présentes et futures. La démission du président de la Sorbonne Nouvelle Daniel Mouchard-Zay, devant ce qu’il faut bien appeler une forme de terreur, ou les menaces de l’extrême-gauche contre la présidente de Toulouse Jean-Jaurès Emmanuelle Garnier, doivent interpeller tous leurs collègues : ils/elles vont être de plus en plus pris entre le marteau du RN et l’enclume de l’extrême-gauche… tous opposés à l’idée d’autonomie des universités. Car, quand la fièvre va retomber, et que 2027 sera passé car rien ne peut changer sur le fond de Parcoursup, en 2028 le RN sera probablement au pouvoir dans une majorité de coalition avec une partie de la droite.

Quand le RN se prépare. Sa vision malthusienne (et anti SHS) suppose une recentralisation. Roger Chudeau RN, ancien Igen, nous livre une explication avec l’apparence du bon sens et préconise quelques solutions qui ne sont pas l’apanage du RN : réduire le nombre de formations, « refaire du baccalauréat un examen de bon niveau académique, dont les résultats aux épreuves terminales sont intégralement pris en compte par Parcoursup« , « mettre fin à la prise en compte du contrôle continu et resserrer le calendrier vers la fin de l’année scolaire » ou encore mettre en place « un semestre de propédeutique (…) afin de leur permettre de vérifier leur choix d’orientation et, le cas échéant, de se mettre au niveau des exigences académiques de l’enseignement supérieur. » Mais le diable est dans les détails… La quatrième proposition est de « faire labelliser par l’autorité académique, qui en contrôlera l’usage, les systèmes de sélection des étudiants mis en place dans les établissements d’enseignement supérieur. » Le contrôle existant se poursuivra. Jusqu’où ?


  1. Comme Noé Girardot-Champsaur « spécialiste des stratégies des mouvements sociaux et politiques » issu évidemment de Sciences Po, invité régulier des plateaux TV pour nous annoncer comme d’habitude le grand soir. ↩︎

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