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Non je ne l’invente pas. La technocratie française a réussi ce tour de force : au moment où les USA se tournent résolument vers la science, le génie français crée l”‘innovation dirigée” dans le cadre du PIA 4. Et dans le même temps, on lance le conseil national de l’hydrogène, avec 16 membres mais un seul scientifique… La comparaison avec les Etats-Unis est rude, pas seulement au plan des vaccins ou au plan financier. Elle met à nu une sorte de monde parallèle dans lequel vivent à la fois les élites et la technostructure françaises mais aussi, il faut le reconnaître, une partie de la communauté scientifique.

Celui qu’en France on vouerait aux gémonies, Joe Biden, parce qu'”ultra-libéral”, a d’ores et déjà pris des mesures impensables dans notre pays. En nommant l’un des “pionniers” du génome humain, Eric Lander, comme conseiller scientifique, il affiche une confiance dans la science inconnue dans notre pays, même si la création du conseil scientifique marque à mon sens une rupture positive. “L’élévation de ce rôle à celui de membre du cabinet du président 1Il n’y a pas de ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche aux USA. signale clairement l’intention de l’administration d’impliquer l’expertise scientifique dans chaque discussion politique”, saluait l’American association for the advancement of science.

Il est vrai qu’en dépit des efforts de l’administration Trump pour réduire les investissements, le Congrès a veillé à ce que le financement fédéral de la recherche et du développement augmente de plus de 20 % entre 2017 et 2020. “La science est une question de découverte, pas de fiction. C’est aussi une question d’espoir. Et c’est l’Amérique : c’est dans l’ADN de ce pays”, déclarait le président élu le 16 janvier 2021, à l’occasion de la nomination d’Eric Lander, président et directeur fondateur du Broad Institute de l’université de Harvard et du Massachusetts Institute of Technology.  Et le train de mesures annoncées vise la recherche fondamentale, avec évidemment des priorités autour de la pandémie et du climat, mais aussi les étudiants et les prêts.

Pourquoi donc évoquer les Etats-Unis ? Alors que le “politiquement correct”, c’est la critique permanente des ravages du capitalisme et du “libéralisme”, son épicentre 2Notons que parmi les signataires de tribunes qui rejettent le modèle américain d’enseignement supérieur, beaucoup y enseignent ou y ont enseigné, ou rêvent d’y enseigner… met comme priorité le nécessaire combat pour la science… Comme quoi !

Et observons que les commentateurs se sont pris tout d’un coup de passion (très fugace) pour le déclassement de la recherche française. Ils ont déccouvert que partout on évoquait la place centrale des universités et de leur lien avec l’industrie. Surtout, ils ont été déstabilisés par ce qui résume bien le système français : la mise à mal de la rente réputationnelle. Comment l’institut Pasteur, “incarnation du génie français” peut-il apparaître comme ce qu’il est réellement dans le monde, à savoir un acteur parmi d’autre ? Avant qu’ils ne passent à autre chose, rappelons donc (ils ne me liront pas de toutes les façons !) quelques fondamentaux.

“Innovation dirigée” ou audace et prise de risque ?

Je ne suis pas compétent pour évaluer les raisons scientifiques de l’échec des vaccins français, de Sanofi et de l’Institut Pasteur. Mais on peut avec du recul relier cette descente française en seconde division à toute une série de signaux, que n’entendent ni les gouvernements successifs, ni paradoxalement leurs opposants. Et ils ne concernent pas que ce secteur de la recherche. Les groupes de travail préalables à la loi Recherche l’avaient bien cerné de même que l’étude Siris Academics pour la Curif. Elle soulignait que non seulement la France était dépassée par les Pays-Bas pour les chercheurs hautement cités, mais qu’elle perdait pied dans les domaines de pointe “tels que la biotechnologie ou des sujets technologiques en évolution rapide”.

Le sous-financement de la recherche est-il la seule explication ? Ce serait une explication à (très) courte vue, d’autant que dans le cas de Sanofi 3Au passage j’ai bien ri en écoutant celles et ceux qui dénoncent la course aux dividendes censée expliquer le ratage de Sanofi. Parce que Pfizer est une entreprise philanthropique sans doute ! et de l’Institut Pasteur, ce n’est pas le cœur du problème. Et que entre LPR et PIA 4 et Plan de relance il y a de l’argent. Mais le problème est : comment l’utilise t-on ?

Il y a dans l’appareil d’Etat une incompréhension de fond qui renvoie au remarquable discours de Jean-Pierre Bourguignon sur le “paradoxe européen”. D’où cette incroyable contresens sur l’innovation qui pourrait être “dirigée”. Sur 20 Md€ du PIA 4, 12,5 Md€ vont à cette innovation “dirigée”, 3,25 Md€ aux aides à l’innovation, et … 4,25 Md€ à “l’écosystème de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation.”  Car les mots ont un sens : confondre priorités et dirigisme renvoie à un autre temps. Pendant que les USA, et bien d’autres, misent sur leurs universités, leurs étudiants et la recherche fondamentale, et donc la prise de risque, que faisons-nous ? Une succession de plans aussi baroques les uns que les autres, qui ont pour moi un parfum d’Union soviétique et de son Académie des sciences. Encore que les Russes ont sorti eux un vaccin 🤔.

De haut en bas, de l’Etat aux labos en passant par l’inventaire à la Prévert de l’organisation du système, on retrouve tous les ingrédients d’un système français dont rien ne favorise l’audace, la créativité, la réactivité et le pragmatisme. Depuis quand, par exemple, le chantier des systèmes d’information qui “plombe” toutes les bonnes volontés de coopération entre universités et organismes, est-il ouvert 😬? Heureusement, on vient de créer une nouvelle agence autonome au sein de l’Inserm… La science est l’ADN des Etats-Unis, l’inventivité bureaucratique notre ADN.

Mais tout est-il la “faute” des pouvoirs publics ?

On ne peut pas dire que la communauté scientifique a donné une image rassurante. Elle est fragmentée entre des intérêts contradictoires dont le statu quo semble le ciment, et parfois la rente. Quel spectacle désolant que ces universitaires arrogants, écrivant moults livres sur la pandémie, disant un jour l’inverse de ce qu’ils ont affirmé la veille dans les médias, pendant que leurs collègues fondateurs de BioNtech, allemands d’origine immigrée, travaillaient à un vaccin… On pourra lire avec profit la note du CAE sur la faillite française.

Si l’on mesure tout ceci à l’aune des réseaux sociaux, il y a celles et ceux qui sont occupés à “dézinguer” leurs propres établissements (ah ces photos d’amphis bondés), véritables idiots utiles de Bercy. Une autre partie, souvent les mêmes d’ailleurs, témoigne de sa ‘franchouillardise’, et n’a pas été capable de voir que la situation était la même ou “pire” dans les autres pays, personne n’ayant de solution magique. A tel point que, véritables Tartuffe, après avoir sinon prôné du moins soutenu les blocages d’établissements par des groupes très minoritaires, ils/elles dénoncent désormais la fermeture des universités.

Il y a enfin cette longue cohorte d’enseignants-chercheurs en “souffrance” pédagogique et numérique. Ils étaient contre le numérique, pour le présentiel, mais pas vraiment non plus. Et l’on voit les détracteurs des textes censés fixer des règles en réclamer lorsqu’il n’y en a pas ou trop tardivement. Bonne nouvelle cependant, la réalité étudiante avec ses attentes s’est imposée : ce qui mettra du baume au cœur de tous ces étudiants qui se plaignent de la faible appétence pour l’enseignement d’une partie de leurs profs.

Et puis, il y a ces batailles homériques que le monde entier nous envie : comment augmenter de quelques dizaines d’étudiants la diversité sociale des CPGE et des Grandes écoles, alors que cette diversité des talents est dans les universités ? Comment préserver la procédure de qualification comme symbole de la qualité française ?

Dans ces conditions, comment a-t-il été possible, que sans nos statuts (PR, MdC, DR, CR et j’en passe), nos règles, nos décrets, nos recours au Conseil d’Etat, nos commissions et comités divers, nos rapports etc., les scientifiques allemands, britanniques, russes, chinois et américains aient pu faire des découvertes ?

J’ironise mais plus j’observe le système français, plus je me dis qu’il vit dans un monde parallèlle, souvent incompréhensible. Mais au fond, ce prurit bureaucratique, institutionnel et protestataire masque une impuissance à faire confiance, de part et d’autre. Il y a eu l’étrange défaite. Il y a aussi ces étranges alliances. Ceci vient probablement de loin, pas seulement de l’endogamie X, Sciences-Po ENA. Notre système scolaire favorise-t-il l’audace, le risque, la confiance dans les projets plutôt que la défiance et le conformisme ? Un autre sujet bien plus important que les statuts et règles diverses. J’aurai peut-être l’occasion d’y revenir.

Références

1 Il n’y a pas de ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche aux USA.
2 Notons que parmi les signataires de tribunes qui rejettent le modèle américain d’enseignement supérieur, beaucoup y enseignent ou y ont enseigné, ou rêvent d’y enseigner…
3 Au passage j’ai bien ri en écoutant celles et ceux qui dénoncent la course aux dividendes censée expliquer le ratage de Sanofi. Parce que Pfizer est une entreprise philanthropique sans doute !

5 Responses to “Pendant que “Science is back” aux USA, la France fait de l'”innovation dirigée”…”

  1. Oui, Jean Michel, pour une bonne partie le monde académique français vit dans un monde parallèle. L’inculture scientifique scandaleuse des gouvernants , quasiment tous formés dans un moule qui écarte a priori tout ce qui vient des universités, méconnaît complètement la réalité de la recherche scientifique et rejette toute prise de risque, la quasi mise à l’index des partenariats publics-privés, largement répandue dans le monde académique français « nous ont amené dans l’impasse. Et là ce n’est pas une impasse discutable, à venir, hypothétique. Nous sommes dans le mur et nous klaxonnons! Comment ne pas reconnaître que tout ce qui est voué aux gémonies ici est l’organisation qui prévaut dans les pays ayant produit des vaccins contre la COVID-19:universités de recherche élitistes sur lesquelles sont concentrés tous les moyens de la recherche, coopération public-privée pour assurer la continuité entre recherche et applications de la recherche, investisseurs privés familiers de la prise de risque. C’est toute une vision de l’organisation de la R&D qui a pris cent ans de retard en quelques mois en France. Et il n’est même pas sûr que nous sachions en tirer les conséquences. N’oublions pas qu’en janvier 2007 était rendu public un très gros rapport sur la recherche et l’innovation en France, qui est toujours d’actualité dont un des auteurs s’appelle… Emmanuel Macron.

  2. Merci Jean-Michel,
    Vous n’ironisez à mon avis pas tant que ça. La comparaison avec les Etats-Unis est bien entendu pertinente, puisque de l’avis de ceux qui ont travaillé dans les 2 systèmes, la liberté académique si chère à la France y est largement supérieure, et que le NSB de la NSF y conseille directement le congrès et le président, en n’hésitant pas à leur parler à la fois d’enjeux sociétaux et de recherche fondamentale. Est-ce que l’Académie des sciences est vraiment dans cette posture ? Ainsi, en plus du succès économique, le système américain produit aussi des succès académiques et sociétaux…
    Mais il me semble qu’en France, toute cette technocratie est produite par le milieu de l’ESR lui-même, qui est aux manettes, pour ne pas dire par les enseignants/chercheurs: la lourdeur des statuts, la profusion des comités et commissions (à commencer par la dilution de la gouvernance des universités), et bien entendu les machins administratifs, à commencer par les UMR, les personnes morales emboitées, les agences autonomes au sein des instituts, etc., sont bien défendus par toute la communauté scientifique, et semble conçues pour inventer des problèmes permettant d’occuper les “fonctions supports”.
    L’inculture scientifique de nos dirigeants n’y est évidemment pas pour rien, puisque ne comprenant rien à l’organisation de la science, ils pensent s’en tirer à bon compte en en confiant les rênes à des scientifiques. On voit le résultat dans votre billet sur Frédéric Vidal (et aussi sur le commentaire tout-à-fait pertinent de Laurent Carraro). Je rêve d’une haute administration de l’ESR qui ferait confiance, mais assumant aussi que le résultat de cette confiance ne sera pas que tout le monde gagnera. On voit face au Covid ou au quantique que nous ne sommes pas à l’école des fans…

  3. Il est certain que l’enchevêtrement des statuts et des structures, est souvent voulu, directement ou indirectement, par la communauté scientifique elle-même. Mais reconnaissons aussi que cette complexification est vraie dans beaucoup de pays. La différence pour la France, c’est que nous acceptons la fiction que toutes les universités, toutes les grandes écoles, tous les enseignants chercheurs participent avec une égale efficacité à la recherche. Les moyens, déjà insuffisants, qui lui sont consacrés sont donc très dispersés. Dans de nombreux autres pays, la bureaucratie scientifique est tout aussi encombrée mais les moyens y étant plus importants et surtout plus concentrés, l’accompagnement des chercheurs pour maneuvrer dans cette complexité administrative à l’aide de personnels dédiés est bien plus important.

  4. Je suis totalement d’accord avec le texte et les commentaires. Le désastre est bien la conséquence de l’ignorance de la réalité de la recherche de ceux qui nous gouvernent et de la démagogie de ceux à qui l’on a donné le pouvoir aux différents échelons des universités. Le projet qu’avait Bernard Belloc de constituer un système universitaire ouvert et hiérarchisé à la façon du système californien était ce qu’il nous fallait. Mas les mêmes vents contraires étaient à l’oeuvre. Aujourd’hui le roi est nu.

  5. Oui, il est vrai que la complexité est présente dans beaucoup de pays, mais dans des pays plus libéraux (au sens français), elle est vue, au moins dans le principe, comme une pression pour la performance. En France, ce n’est tout de même pas tout-à-fait ça.

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